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Corinne Lepage : “Nous ne sommes pas dans une crise”

, par La Rédaction

Corinne Lepage, candidate Cap 21 aux élections présidentielles, a répondu aux questions de la rédaction. Elle nous dévoile son projet.
 
Quel bilan tirez-vous du mandat de Nicolas Sarkozy ?
On ne peut pas dire que ce soit un bilan brillant. Certes, il y a eu la crise, il n’en est pas responsable. Mais si le modèle social français a permis dans un premier temps, c’est-à-dire en 2008, que la population française soit un peu moins impactée que d’autres, depuis lors, la situation s’est totalement renversée. Que ce soit l’absence de plan de relance, même s’il a été annoncé, que ce soit un plan de soutien aux banques, excessivement favorable aux banques et très défavorable au Trésor public, que ce soit une absence totale de stratégie industrielle, que ce soit un prisme totalement déformant au profit de quelques multinationales d’origine française au détriment de tout le tissu économique… je dirais que l’addition est extrêmement salée pour les Français.
 
Vous indiquez dans votre projet que nous ne sommes pas véritablement en période de crise ?
Je dis que nous ne sommes pas dans une crise. Tout le raisonnement qui est le mien dans mon programme part de ce constat initial. Une crise, c’est quoi ? C’est une situation dans laquelle à un moment donné vous êtes dans un nœud, c’est le sens même du “Krisis” grec. Ce nœud se dénoue, vous résolvez votre problème et vous continuez. Ce n’est pas du tout ce qui est en train de nous arriver, nous avons changé de monde. L’objectif de mon programme est de nous adapter progressivement à ce nouveau monde, en faisant d’opportunités ce qui peut l’être – et il y en a beaucoup -, et en mettant en place les solidarités nouvelles et nécessaires qu’imposent les conséquences de changement de monde.
 
Vous proposez de mobiliser l’épargne pour financer la transition économique, qu’est-ce que cela signifie ?
Cela veut dire d’abord que dans le programme qui va sortir dans une dizaine de jours, nous allons proposer un certain nombre d’outils destinés à permettre aux Français de flécher leur épargne. Aujourd’hui, vous n’avez aucune connaissance en tant que client d’une banque ou d’un établissement financier de l’utilisation qui est faite de votre argent – je ne parle pas de l’achat d’une action évidemment. Le premier point que nous allons demander, c’est la transparence dans l’utilisation des fonds, à partir de là vous allez permettre aux Français de choisir de financer par leurs dépôts, tel ou tel type d’activité. Bien entendu, tout cela en donnant la possibilité aux Français de flécher sur de l’investissement régional, local, ou globalement vers l’économie verte. Deuxièmement, nous souhaitons démultiplier des outils. Je pense à tout ce qui touche à la finance solidaire, à l’ISR (investissement socialement responsable, ndlr), au microcrédit et aux outils d’épargne de proximité.
 
Si vous êtes élue, quelle sera votre première mesure pour l’emploi ?
Il y a une panoplie de mesures à prendre. Les unes sont d’ordre stratégique, les autres financières. Je ne crois pas uniquement que la baisse des charges sur le travail va résoudre notre problème. Elle est nécessaire parce qu’effectivement le coût du travail est élevé, mais le problème numéro un est l’absence de production de biens et de services suffisamment réclamés par le reste du monde ou suffisamment compétitifs sur notre propre territoire. Ma première mesure est incontestablement dans la définition d’une stratégie industrielle, au sens large du terme. Je défends la proposition de Jérémy Rifkin à cet égard : la troisième révolution industrielle. C’est-à-dire la mise en perspective et en cohérence des politiques énergétiques, l’Internet de l’énergie, l’habitat, le transport et le stockage de l’électricité (…) L’intérêt de ma solution, c’est d’aller vers le produire local. Je ne suis pas dans ce que j’appelle la dérive du produire français qui, à l’heure de la mondialisation, n’a pour moi aucun sens. Produire local quand vous êtes à Strasbourg, cela peut être de l’autre côté du Rhin (…) Il faut rapprocher le plus possible la production de la consommation.
Le deuxième volet, c’est évidemment le volet financier et fiscal. Il va de soi qu’il faut une grande réforme fiscale, non pas des petits bouts de réforme où je te mets un point de TVA là et je te rajoute une tranche d’impôt ici. L’objectif de la réforme fiscale est triple, d’une part de réduire le déficit puis la dette publique, deuxièmement d’être juste (il faut que l’effort soit justement réparti, ce qui est tout le contraire de ce qui a été fait depuis des années) et troisièmement, que l’on ait une fiscalité qui encourage ce qui est collectivement nécessaire et décourage ce qui est collectivement néfaste.
 
Cela passe donc par ce que vous appelez “l’éco-modularité” ?
Oui, il faut prendre en considération dans l’impôt sur les sociétés, et peut-être dans d’autres impôts, l’impact en termes d’emplois, c’est-à-dire encourager à employer, plutôt que d’encourager à “désemployer” comme c’est le cas aujourd’hui, et d’autre part, encourager les modèles qui vont être les plus légers sur l’empreinte environnementale.
 
De nombreuses entreprises demandent pourtant plus de souplesse et revendiquent le droit à la flexibilité ?
Je viens du monde de l’entreprise, je suis avocat de formation, j’ai dirigé mon cabinet et nous avons été jusqu’à 100 personnes. Je sais ce qu’est une PME et je sais ce qu’est la gestion du personnel. Le premier problème est celui d’une réduction des carnets de commandes. Ce problème là, me semble-t-il, peut être géré par le recours au chômage partiel, avec un point : une clause de retour à meilleure fortune. C’est-à-dire permettre lorsque l’entreprise va bien, a repris son rythme normal et a renoué avec les profits, que la perte de salaire que les salariés ont subie lorsque les choses allaient mal puisse être en tout ou partie compensée. Chacun y participe : les salariés perdent, comme les actionnaires, pendant la période où l’entreprise va mal mais quand l’entreprise va bien, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que les actionnaires qui en profitent.
Le deuxième point, c’est de se séparer de tel ou tel salarié avec lequel on se s’entend pas. Là dessus je dirais que les systèmes actuels de licenciement négocié ont permis quand même de faire de gros progrès.
 
Comment préserver la santé physique et morale des salariés ?
C’est un sujet majeur. Il y a bien entendu le travail que font les CHSCP qui doit être renforcé en leur donnant plus de pouvoir d’information et de participation aux décisions. D’une manière générale, je souhaite que les salariés puissent accéder aux conseils d’administration des entreprises, aux décisions stratégiques. C’est indispensable.
Pour en revenir à la sécurité au travail, sur tout ce qui est lié aux produits toxiques, les premières personnes concernées sont évidemment celles qui travaillent au contact de ces produits. L’histoire récente et moins récente nous montre les catastrophes sanitaires auxquelles nous sommes arrivés en raison des dénis de réalité auxquels nous avons procédé. C’est la raison pour laquelle je défends l’idée des “lanceurs d’alerte”. Je suis donc totalement opposée au texte qui est actuellement voté au Parlement sur le secret, c’est condamner à la prison les lanceurs d’alerte ! (…) La proposition que je fais, et que j’avais faite à Jean-Louis Borloo en 2008 dans mon rapport sur le sujet, consistait à dire : il faut que chaque entreprise prévoit une procédure analogue à celle du whistleblowing pour la finance sur le domaine de la santé et de la sécurité. Si un salarié se rend compte qu’un produit ou une technologie est dangereuse, il n’en est pas sûr mais il a des doutes, il faut qu’il puisse le dire à quelqu’un et il faut que ce quelqu’un ait le pouvoir de rechercher si c’est vrai ou faux.
 
Et sur les risques psychosociaux ?
Le mal être au travail est un sujet croissant qui est lié à la fois au risque de perdre son emploi, donc aux pressions qui vont avec, aux cadences et à la pression du temps, à la réduction des effectifs et donc au fait que la même personne doive en faire beaucoup plus. Ce qui la conduit dans une situation de stress permanente. Ceci est particulièrement vrai chez les femmes qui ont à subir cela en plus de la difficulté habituelle de l’organisation d’une vie de femme qui travaille. Cette situation crée un mal-être considérable et des maladies. Je ne pense pas que l’État puisse régler cela. En revanche, le travail que les partenaires sociaux devraient faire dans ce pays, sur la pénibilité, sur le stress devrait être considérablement amélioré. Je souhaiterais pour ma part que les syndicats soient beaucoup plus puissants qu’ils ne le sont, c’est-à-dire que l’on ait des systèmes dans lesquels nous n’ayons plus 7 % des Français qui sont syndiqués. L’essentiel des salariés français ne se retrouvent pas dans des syndicats qui pourtant négocient pour eux et en leur nom. Je pense qu’il faut sortir de ce système, ce qui permettrait à la fois aux syndicats d’être beaucoup plus ouverts dans leur représentativité, d’avoir suffisamment d’argent pour être autonomes et de pouvoir parler avec beaucoup plus de poids vis-à-vis du monde patronal qui lui-même ne devrait pas se limiter au Medef.
 
Comment fait-on ?
Avant de légiférer, nous devrions ouvrir un débat sur l’opportunité d’adopter des systèmes qui existent dans d’autres pays, dans lesquels par exemple, pour bénéficier d’une convention collective, vous devez appartenir à un syndicat qui l’a signée. Cela se fait dans les pays du nord de l’Europe. Si vous ne voulez pas être syndiqué, c’est votre droit. Vous bénéficiez du droit du travail de droit commun, mais vous n’avez pas la convention collective.
 
Quelles mesures touchant directement les cadres pouvez-vous leur annoncer ? Sont-ils pour vous un sujet de campagne ?
Il va de soi que les cadres représentent une partie importante de la population française. Je voudrais proposer une mesure qui est liée au financement du outsourcing, c’est-à-dire la recherche d’un nouvel emploi pour un cadre. Je pense que c’est un financement qui devrait être pris en charge par l’entreprise que quitte le cadre. L’objectif étant qu’il y ait véritablement un accompagnement, soit pour faire une formation pour aller vers un nouveau job, soit pour aider à trouver ce job. On pourrait avoir une exception en cas de licenciement économique. Dans les autres cas (de licenciement et de rupture à l’amiable, ndlr) ce serait logique.
 
Où en êtes vous dans la recherche de vos signatures ?
J’avance péniblement. Si vous ouvrez le numéro de Libération de ce matin (7 février 2012, ndlr) vous verrez que je suis, avec M. Poutou, le candidat qui a eu le moins de temps de parole. Je suis totalement lésée, c’est une catastrophe totale. J’ai, grosso modo, quinze fois moins de temps qu’Eva Joly. Tout cela est lié. Non pas que je sois paranoïaque, mais à la fois sur le plan de l’échiquier politique parce que je suis au centre, sur le plan des idées parce que je suis innovante mais dans le système économique, et sur le plan politique parce que je suis libre et que je n’ai aucun ascenseur à renvoyer à personne, quelqu’un dont on ne veut pas. J’ai été très clairement boycottée, bâillonnée depuis le début de ma campagne par les médias. Ce qui fait que j’ai des intentions de vote faibles et par conséquent plus de difficultés à trouver des parrainages. Je suis quelqu’un de tenace et de persévérant, j’ai bien l’intention d’y arriver mais les choses ne sont pas simple. J’ai actuellement autour de 400 [parrainages].
J’ai fait un recours auprès du Conseil constitutionnel. (…) J’interviens sur la question très particulière de constitutionnalité de l’anonymat des parrainages. D’abord parce que je ne veux pas que Mme Le Pen ait le monopole de la défense du pluralisme de la démocratie. Deuxièmement parce qu’il y a une question de fond qui est posée. (…) Nous sommes dans une dérive liée aux partis politiques qui ont voulu interdire à tous ceux qui n’étaient pas membre de se présenter. Est-ce normal que par une loi (en 1976, ndlr), ils aient défait ce que le peuple français et le général De Gaulle avait décidé en 1962 ?

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