Enquêtes Illettrisme

L’illettrisme et ses maux

, par Julie Tadduni

L’illettrisme est loin d’être un phénomène marginal en France. Avec 2,5 millions de personnes concernées qui peinent bien souvent à en parler, il n’empêche pas toujours de trouver un emploi, mais peut freiner l’évolution professionnelle. Un mal qu’il suffit parfois de dévoiler pour trouver les solutions appropriées.

L’illettrisme reste un tabou, pour beaucoup de personnes concernées, une honte. “Enfant je ne m’en suis pas rendu compte, je pensais que c’était comme cela pour tout le monde à mon âge.” C’est à seulement 14 ans, en commençant un pré-apprentissage en boulangerie, que Gérard Louviot* prend conscience de son illettrisme. Un phénomène qu’il faut bien différencier de l’analphabétisme. “Il concerne des personnes qui ont été scolarisées en France mais qui ne parviennent pas à comprendre ou faire comprendre un message en le lisant, précise Hervé Fernandez, directeur de l’ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme). L’analphabétisme touche quant à lui des gens qui n’ont jamais appris à lire ou écrire car ils ne sont pas allés à l’école.” Alors que le premier regroupe 2,5 millions de personnes, le second n’est pas en reste avec 1,8 million d’individus recensés. “Les personnes qui souffrent d’illettrisme parviennent souvent à dissimuler leurs difficultés tout au long de leur parcours. D’autres perdent leurs acquis une fois en poste, au fil du temps. Ils avaient des capacités qui n’ont pas été entretenues. Ces gens s’adaptent et rivalisent de stratagèmes comme le fait de solliciter une aide extérieure. On peut très bien travailler aujourd’hui sans savoir ni lire ni écrire.” Des ruses auxquelles Gérard Louviot à dû recourir pendant plus de vingt ans.

 

Un sentiment de honte omniprésent

Alors que la polémique autour des salariés de Gad, qualifiés d’illettrés par Emmanuel Macron, à l’époque ministre de l’Économie, a fait grand bruit, le phénomène est toujours aussi tabou dans les écoles et les entreprises. “S’il n’empêche pas de trouver un emploi, l’illettrisme bloque souvent l’évolution professionnelle puisque les personnes concernées refusent des promotions, de peur d’être démasquées”, révèle Hervé Fernandez. Un sentiment qu’a trop bien connu Gérard Louviot. “Lorsque l’on a compris que j’avais des difficultés à suivre, j’ai été placé dans une école médico-sociale. On y a développé mes capacités manuelles, mais je travaillais peu la lecture et l’écriture. Une fois en CAP, j’ai compris que je ne pouvais pas le cacher. Les garçons se moquaient beaucoup de moi, les filles non”. Pour décrocher son diplôme, il fait preuve d’ingéniosité et apprend par cœur les questions de l’examen avec la complicité d’un camarade qui a déjà passé l’épreuve, afin d’être le mieux préparé et de ne pas avoir à les déchiffrer. Des résultats qu’il compense ensuite grâce à la pratique. Et cela passe, deux fois : pour son CAP boulangerie et quelques années plus tard quand il décrochera celui de soudeur. Mais difficile de dissimuler ses difficultés au quotidien. Une fois diplômé en boulangerie, Gérard Louviot décroche un emploi de viennoisier dont il se fait renvoyer, faute de pouvoir créer une recette et de l’écrire au tableau. “À l’époque je ne savais écrire que le mot farine car il est simple. Mais lorsque que je suis passé au tableau pour y écrire ‘recaite’ au lieu de recette, tous mes collègues et mes supérieurs ont ri de moi. Ce jour-là, je n’avais plus envie de vivre.” À la suite de cette mésaventure, il parvient à se confier à un psychologue de l’Afpa qui lui décroche une formation de couvreur. Fort de cette expérience, il décide d’y être transparent. “J’ai réuni mon formateur et mes collègues pour leur dire que je ne savais pas lire, pas écrire et que j’espérais qu’ils puissent parfois me donner un coup de pouce. Ils ont été formidables, ils me lisaient le journal chaque jour.”

 

À la découverte des mots

Après dix années passées comme couvreur, Gérard Louviot doit subir une opération du genou, à la suite duquel on l’informe qu’il ne pourra plus travailler sur les toits. “Je suis allé voir mon patron qui n’était pas du tout au courant de ma situation et je lui ai dit ‘qu’est-ce que je vais devenir ? Je ne sais pas lire et écrire’. Il m’a répondu que ce n’était pas grave, qu’il allait me payer une formation pour apprendre. Je me suis demandé pourquoi je ne l’avais pas dit plus tôt ! Ce fut la plus belle année de ma vie, j’ai découvert les mots.”

Lorsqu’il devient soudeur par la suite, il ne maîtrise toujours pas correctement les mots, butte sur certains. C’est pourquoi il se met à lire le dictionnaire de A à Z, en notant scrupuleusement ceux qu’il ne connaît pas et ceux qui lui posent des difficultés. Il lira trois de ces ouvrages, du plus simple au plus compliqué en fonction du nombre de mots qu’ils contiennent. En parallèle, il profite de travaux dans son habitation pour écrire au marqueur des listes entières de mots sur les murs de ses toilettes, pour ne pas perdre une seconde sur ses révisions, tant il veut rattraper le temps perdu. Soudeur depuis dix ans, il a déjà fait trois formations pour enfin acquérir un niveau supérieur en lecture et en écriture et se perfectionner. “J’ai désormais cinq diplômes en poche et je suis en train de devenir maître-chien. C’est un rêve qui se réalise car lorsque j’ai voulu m’essayer à cette fonction lors de mon service militaire, on m’avait dit que ce n’était pas pour moi, que j’étais trop bête.” Une vraie revanche sur la vie. “Si j’avais pu, j’en aurais parlé plus jeune, mais avec ma famille d’accueil c’était tabou. J’ai donc fait un blocage. Quand je n’arrivais pas à lire, je prenais une gifle.”

 

Un phénomène qui touche tout le monde

Contrairement aux idées reçues, l’illettrisme touche aussi bien les cadres que leur personnel dédié à l’entretien. “51 % des personnes qui en souffrent ont un emploi, indique Hervé Fernandez. C’est un problème qui est présent dans tous les secteurs d’activité et toutes les catégories sociales. Ce que l’on sait moins, c’est que des solutions sont proposées, les entreprises se mobilisent pour anticiper ce problème, il ne faut pas hésiter à en parler à son employeur. La mise en place du compte personnel de formation depuis le 1er janvier est très importante puisqu’il offre la possibilité de faire une formation à l’écriture, sans validation  de l’employeur.”

 

*Auteur de l’ouvrage Orphelin des mots aux éditions XO.

 

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Julie Tadduni
Journaliste Web et community manager pour Rebondir


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