Marché de l'emploi Photo PIERRE LARROUTUROU

Semaine de quatre jours : “travailler moins pour licencier moins, et produire plus” (Pierre Larrouturou)

, par Fabien Soyez

Face au Covid-19, le gouvernement donne la possibilité aux entreprises de remodeler le temps de travail. Souvent en l’augmentant. Mais d’autres pays font l’exact contraire. La Nouvelle-Zélande, le Canada et l’Allemagne ont ainsi généralisé la semaine de 4 jours. Avec l’idée de travailler moins pour préserver les emplois. Pierre Larrouturou, économiste et homme politique européen, porte cette idée depuis les années 1990. Pour lui, elle serait la solution face au chômage. Au-delà de la crise actuelle.

Pourquoi selon vous faudrait-il “travailler moins pour licencier moins” ?

Dans un pays où plus de 5 millions de personnes sont inscrites à Pôle emploi, et où l’on craint 800 000 chômeurs de plus dans les mois qui viennent, le passage à la semaine de 4 jours est d’actualité. D’abord pour éviter les licenciements dans les secteurs qui souffrent de la crise. Ensuite, pour créer massivement de nouveaux emplois dans les autres. Si l’on ne compte que sur la croissance, le chômage restera encore longtemps à un niveau inacceptable.

Il n’y a aucune fatalité. Une crise économique ne doit pas forcément nous conduire à une crise sociale. Il faut s’inspirer de ce qui a été fait au Canada et en Allemagne, où ont été mis en place des dispositifs de protection de l’emploi, qui reposent sur l’idée de travailler moins pour licencier moins.

Cette idée remonte loin en Allemagne. En 1993, en période de récession, Wolkswagen avait annoncé 30 000 licenciements. Mais le gouvernement allemand lui avait demandé de ne licencier personne. C’est ainsi qu’elle était passée à une semaine de 28 heures, avec un salaire maintenu à 95 %. Quinze ans plus tard, pendant la crise de 2008, 1,5 million d’Allemands ont profité du “Kurzarbeit”. Un système simple : si le carnet de commande d’une entreprise est impacté, on garde tous les salariés, mais on baisse le temps de travail de 30 %. Avec un salaire inchangé.

En 2020, notre gouvernement s’en est inspiré et a développé le chômage partiel. Mais il n’a pas pour autant fait du licenciement l’exception. Ce dispositif n’est pas pérenne.

 

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Quel bilan l’Allemagne a-t-elle tiré de cette semaine de 4 jours ?

Avec cette activité partielle, l’Allemagne a évité les licenciements en 2008-2009. Pendant qu’en France, nous faisions tout le contraire. En “travaillant plus pour gagner plus”. Résultat, nous avons eu un taux de chômage 6 fois plus important que notre voisin d’outre-Rhin.

Et paradoxalement, en réduisant le temps de travail, la productivité des entreprises allemandes a augmenté : l’absentéisme a reculé et les journées sont plus longues.

Aujourd’hui, en France, il est très facile de contourner les 35 heures. Selon l’Insee, la durée réelle pour un salarié à temps plein est de 38,5 heures par semaine. Alors que des millions de chômeurs sont à zéro heure par semaine. Et que notre société pourrait facilement travailler moins, tout en étant plus productive. Dans tous les métiers, il est possible de produire plus avec moins de travail.

 

En 1996, votre idée de la semaine de travail de quatre jours a été mise en application par la droite. Avec la loi De Robien sur l’aménagement du temps de travail (abrogée en 1998 avec les 35 heures). Le bilan était-il le même ?

L’idée, c’est de permettre aux entreprises de passer à une semaine de 4 jours “à la carte”. Si elles créent en parallèle 10 % d’emplois nouveaux en CDI, elles arrêtent de payer ses cotisations chômage. Ce qui permet de créer des emplois, sans augmenter les coûts, ni baisser les salaires.

En 1996, la loi De Robien a proposé en contrepartie une exonération de 8 % des cotisations. 400 entreprises, comme Mamie Nova, Fleury Michon, Yprema, Macif et Brioches Pasquier sont passées à 4 jours. Le bilan est très proche de celui observé en Allemagne. Après quelques ajustements, l’absentéisme a reculé : les salariés étaient plus engagés et en meilleure santé. De leur côté, les entreprises étaient plus productives, et elles ont continué à recruter. Chez Mamie Nova, le prix du yaourt n’a pas augmenté d’un centime, mais le passage à 4 jours a permis de créer 120 emplois.

Malheureusement, les lois Aubry sur les 35 heures ont effacé ce système. Il n’y a plus de contrepartie en matière d’emploi. Et il est possible de rester à 38 heures de durée réelle. Aujourd’hui, la semaine de 4 jours reste une réalité dans de nombreuses entreprises. Mais elles le mettent rarement en avant, à cause d’un tabou. Qui veut que le temps, c’est de l’argent.

 

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Le principal obstacle au passage à la semaine de 4 jours serait donc culturel ?

Aujourd’hui, en 2020, les entreprises qui passent à la semaine de 4 jours ne bénéficient plus d’exonérations. Ce qui implique une baisse des salaires ou une intensification du travail. C’est pourquoi j’ai toujours proposé (2) un système où aucune exonération ne serait possible si l’entreprise ne crée pas 10 % d’emplois en CDI. Et où, sauf exceptions, les salaires ne peuvent être baissés.

Mais au-delà, le vrai obstacle, c’est cette idée que travailler moins signifie ne pas travailler (2). En 1905, lorsque nous sommes passés à la semaine de 6 jours, une partie du patronat prétendait que les ouvriers passeraient le septième à boire et ne seraient plus en état de travailler. En 2021, cette idée (fausse) que si les salariés travaillent moins, ils feront un travail de moins bonne qualité reste malheureusement vivace.

Entre 1900 et 1970, la France a divisé le temps de travail par 3. Et la productivité n’a pas baissé. Au contraire, elle a augmenté ! Aujourd’hui, alors que nous vivons une révolution technologique majeure, le temps de travail ne bouge plus. Alors qu’une étude du ministère du Travail estime qu’un mouvement général vers la semaine de 4 jours, avec des exonérations de cotisations en contrepartie, pourrait créer 1,6 million emplois. Et permettrait à l’État de faire des économies : aujourd’hui, le chômage coûte 80 milliards d’euros par an, dont 35 milliards pour financer les indemnités de chômage.

 

Un autre avantage que vous mettez en avant, c’est le développement de la formation hors temps de travail…

Surtout dans les TPE-PME, où il est difficile d’organiser la formation continue sur le temps de travail. La semaine de 4 jours libère du temps précieux pour les salariés, qui peuvent alors s’améliorer dans leur métier ou développer de nouvelles compétences pour changer de voie.

Il s’agirait ainsi d’un système vertueux en faveur de la formation professionnelle. Pour évoluer dans son métier, pour muscler sa productivité, mais aussi pour effectuer une reconversion.

 

(1) “La gauche n’a plus droit à l’erreur”, Michel Rocard et Pierre Larrouturou, Flammarion, 2013.

(2) “Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail”, Pierre Larrouturou et Dominique Méda, Éditions de l’Atelier, 2016.

 

 

Fabien Soyez

Fabien Soyez
Journaliste Web et Community Manager


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