« J’ai toujours voulu conduire un poids lourd. Mais au lycée, on m’a dit que c’était un métier d’hommes. Je n’ai même pas osé en parler à ma famille… » Comme beaucoup de jeunes filles, Muriel se heurte aux stéréotypes de genre à l’école. Elle s’oriente donc vers un CAP d’agent polyvalent de restauration, travaille chez McDonald’s, puis devient aide à la personne à domicile. Après la naissance de son troisième enfant, elle obtient un agrément pour devenir nourrice agréée, mais comprend vite que ce métier n’est pas fait pour elle : « J’ai arrêté en 2012 quand mon fils est rentré à l’école ».
Elle retrouve ensuite un poste dans la restauration collective auprès d’adultes en situation de handicap durant quatre ans, puis dans un institut accueillant des enfants placés, pendant la période du Covid. Mais un besoin de changement se fait sentir. Séparée de son mari, elle veut se rapprocher de ses parents et commence un nouvel emploi en logistique à Bourg-en-Bresse. « Au début, c’était intéressant, se souvient-elle. Mais la routine s’est vite installée. Et c’est là que l’idée du permis poids lourd a ressurgi. » Animée par l’envie de liberté, de mouvement et de conduite, Muriel décide enfin de passer à l’action : « Mon employeur de l’époque était content de moi, il ne voulait pas me licencier. J’ai donc regardé les démarches à suivre au niveau de France Travail. »
Oser se lancer à 40 ans
C’est alors que Muriel explore le dispositif démission-reconversion sur le site du service public de l’emploi. En effet, depuis le 1er novembre 2019, il est possible de quitter son emploi pour réaliser un projet de reconversion professionnelle tout en percevant l’allocation chômage. « On a des délais à respecter pour chaque étape : trois mois pour démissionner, trois mois pour s’inscrire à France Travail et six mois pour trouver notre première formation, précise-t-elle. Si le projet n’est pas là et qu’il n’y a pas de formation derrière, le dossier ne sera pas validé. »
Avec l’aide d’une conseillère en évolution professionnelle, Muriel construit son parcours. Plus que jamais déterminée, elle se renseigne sur les formations et découvre par hasard une publicité du programme Iron Women – Agir au féminin, lancé par Volvo Trucks France et R.A.S Intérim. Objectif : former des femmes aux métiers de conductrice PL et SPL dans une logique de mixité dans le secteur du transport routier.
« J’ai répondu au questionnaire sans trop y croire… Et une semaine après, j’avais un appel de R.A.S Intérim ! On m’a expliqué le projet, le process et le financement de deux permis, le C (permis poids lourds) et le CE (pour véhicule de plus de 3,5 tonnes avec remorque de plus de 750 kg) », explique-t-elle.
Une sélection exigeante
La formation a lieu à Vénissieux (69), à 70 km de chez elle. La distance et le temps ne la rebutent pas. Elle assiste à une journée d’informations, participe à des tests pratiques : orientation, manœuvres… « On devait se rendre compte si l’on pouvait conduire une semi-remorque par exemple. En marche avant, c’est simple. Mais dès qu’il faut manœuvrer, c’est plus compliqué : lorsque l’on tourne le volant à gauche, la remorque va à droite. Il faut prendre des automatismes que l’on n’a pas forcément en voiture ».
Elle y rencontre plusieurs employeurs du secteur de Lyon lors d’un job dating. L’objectif est de permettre aux candidates de rencontrer les clients partenaires et futurs recruteurs pour partager leurs attentes, découvrir les conditions de travail : « On avait une liste de préférences en fonction de tout ce que l’on avait vu durant cette journée d’information. Il fallait que ça “matche” avec certaines entreprises. Celle où je travaille aujourd’hui n’était pas mon premier choix. Mais je ne regrette rien ! »
Muriel rejoint ainsi Traser, filiale du groupe Multi-Transports, et suit une formation de 6 mois financée par le programme. Elle valide ainsi son dossier auprès de France Travail : « Attelage, bâchage… Le côté pratique a été facile. Le plus dur, c’était la théorie. À 40 ans, on n’a plus la même mémoire qu’à 20 ! »
Muriel met sa vie entre parenthèses, sauf celle de maman, pour se consacrer à sa reconversion. Soutenue par ses enfants, elle révise les soirs et les week-ends. « J’avais envie d’être fière, de réussir et de prouver qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre et changer de voie », raconte-t-elle. Après avoir validé sa formation en mars 2023, elle commence un stage d’observation dans son entreprise auprès de différents collègues en attendant l’obtention de son permis : « Chaque chauffeur a ses repères. Observer différentes méthodes de mise à quai, par exemple, m’a permis de trouver la mienne. »
Passion, sécurité… et diversité
Permis en poche, Muriel commence sa nouvelle vie professionnelle, épanouie sous les yeux de sa famille. Elle prend la route à bord d’un camion Mercedes, puis d’un MAN. Elle enchaîne désormais les trajets longue distance, souvent sur plusieurs jours. Une organisation bien rodée avec ses enfants. « La route change chaque jour : les saisons, les situations, les missions… Je ne m’ennuie jamais », résume-t-elle.
Aujourd’hui, Muriel est en CDI, bénéficie d’une mutuelle et travaille plus de 42 heures par semaine : « C’est un métier où il y aura toujours du travail. Au-delà de la sécurité de l’emploi, c’est surtout un métier passion. Oui, le salaire est correct mais on fait beaucoup d’heures aussi. J’ai un contrat de base avec un CDI de 186 heures par mois ».
À celles qui hésitent à se lancer, elle recommande de tester le métier sur le terrain. « La formation m’a confortée dans mon choix, mais il y a un écart entre la théorie et la réalité. Par exemple, j’ai testé le transport frigorifique et je sais que je n’en referai pas. Trop de contraintes. J’avais donné auparavant en travaillant le weekend et les jours fériés. Je ne me vois pas retourner dans ce rythme avec des horaires décalés ». Et parmi les points forts ? La diversité dans les secteurs : BTP, citerne, produits dangereux, alimentaire… « On trouve forcément son bonheur dans tout ce panel ! », conclut Muriel.