Après son bac, Pierre Franco, alias Coun, part étudier le design industriel à Turin, en Italie. À la fin de sa licence, il est recruté par Beta Motor, un constructeur italien spécialisé dans les motos de trial. Deux ans plus tard, il rentre à Nice, dont il est originaire, pour retrouver sa compagne. Mais en pleine crise économique de 2008, il ne trouve pas d’emploi dans son secteur. Le jeune homme, alors âgé de 20 ans, décide de créer son entreprise.
« Je me suis lancé comme designer, artisan et fabricant de pièces en carbone pour les VTT haut de gamme. J’étais le premier au monde à faire ce produit », explique-t-il. Les commandes arrivent rapidement et, au bout d’un an, il se consacre entièrement à son activité. Il dessine les pièces, fabrique les moules et développe près de 150 références tout seul.
Mais les journées à rallonge finissent par peser. Les problèmes de santé apparaissent, les questions écologiques prennent de plus en plus de place et il ne trouve plus le même plaisir à fabriquer les mêmes pièces jour après jour. « Je ne dormais pas. Je travaillais énormément. J’avais des problèmes de peau, des maux de tête. Et surtout, j’en avais assez de faire toujours les mêmes pièces », reconnaît-il. Après six ans d’activité, il prend la décision de tout arrêter et détruit tous ses moules.
Douze ans à repousser l’évidence
Sans chômage, Coun retourne travailler chez Decathlon avant d’accepter un poste de chargé de communication pour un magasin de vélos à temps plein. En parallèle, il continue quelques missions de design en indépendant, reprend la sculpture sur papier et expose même dans une galerie à Dijon. Mais cette première expérience artistique ne lui permet pas d’en vivre. « Je vendais mes œuvres, mais je me retrouvais avec 200 euros pour trois semaines de travail. Je me suis dit que ce n’était pas ma voie », confie-t-il.
Il se recentre alors sur son emploi salarié, sans abandonner l’idée de créer. Au fil du temps, il se met à dessiner des maillots pour la boutique de vélo et fait évoluer son poste pour y retrouver davantage de créativité et de plaisir. La stabilité, qu’il visait au départ, finit pourtant par le frustrer : « J’ai cru que le salariat allait me permettre d’avoir une vie tranquille, d’aller faire du vélo et de profiter. Mais pas du tout. Je n’arrive pas à faire un travail juste pour avoir un salaire et me contenter de ça. »
Les années passent et le sentiment de ne pas être à sa place s’amplifie. Il a l’impression de laisser de côté ce qui l’anime vraiment, tout en restant incapable de quitter la sécurité de son CDI. « Je me disais que j’étais en train de gâcher le potentiel que la nature m’avait offert. Le salariat m’a rendu peureux. J’avais ma sécurité, mon salaire, ma mutuelle, mon train-train. Mais j’ai toujours continué la sculpture et le dessin en parallèle », reconnaît-il.
Le dessin reprend sa place
Malgré ses doutes, Coun n’abandonne jamais complètement le dessin. À côté de son travail, il accepte de réaliser bénévolement quelques illustrations pour un fanzine de supporters de l’OGC Nice. L’exercice lui plaît, notamment parce qu’il le fait « sans pression ». « J’ai pris mes pinceaux, j’ai travaillé à l’encre de Chine, puis je numérisais les dessins et je mettais les couleurs sur ordinateur. Je me suis lâché parce que c’était un petit fanzine imprimé en une cinquantaine d’exemplaires et pas lu par grand monde », explique-t-il.
Ses illustrations finissent par circuler jusqu’à la direction du club. À l’approche de la finale de la Coupe de France 2022, l’OGC Nice lui confie toute la communication visuelle de l’événement. En deux jours, il réalise les affiches de la finale, qui sont imprimées à plusieurs milliers d’exemplaires et distribuées aux supporters. « Ils en ont imprimé 5 000. En deux jours, il n’y en avait plus. Ils n’ont fait que réimprimer », affirme-t-il. Le club lui confie également le design du bus des joueurs et du tee-shirt de la finale.
Ce succès local change son regard sur son travail. Pour la première fois, il se demande s’il n’est pas en train de passer à côté de quelque chose. « À partir de là, je me suis dit : « Tu as quand même du potentiel. Tu t’ennuies dans ton travail depuis des années. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » », se souvient-il.
« Je savais déjà qui j’étais »
Après la finale de la Coupe de France, Pierre Franco commence sérieusement à réfléchir à une reconversion. Il découvre le dispositif démission-reconversion, qui permet, sous certaines conditions, de quitter un CDI pour créer une entreprise tout en ouvrant des droits au chômage. Son employeur refuse toutefois de lui accorder une rupture conventionnelle.
« Mes patrons voulaient que je reste. Ils me disaient : « On ne voit pas pourquoi on paierait pour que tu t’en ailles alors qu’on veut te garder. » Ça me déprimait. Tu vois des gens qui font moins bien leur travail obtenir une rupture conventionnelle et toi, parce que tu fais bien ton boulot, tu n’as droit à rien », raconte-t-il.
Il dépose malgré tout un dossier auprès de Transition Pro. Son projet est accepté, mais il laisse passer le délai de six mois dont il dispose pour démissionner. « J’avais peur. J’avais un loyer à payer, je venais d’avoir un enfant. Mon projet a été accepté, mais je ne me suis pas senti capable de démissionner », reconnaît-il.
Pour continuer à développer son activité, il rejoint une Scop (Société coopérative et participative). Il peut y facturer ses commandes sans créer d’entreprise et reste salarié. Cela lui assure la sécurité dont il a besoin. Pendant trois ans, il mène son activité artistique en parallèle de son travail.
En 2024, il décide d’utiliser son CPF pour réaliser un bilan de compétences avec Chance. « Moi, je savais déjà qui j’étais. Je voulais être rassuré et aligné avec ce que je voulais faire », explique-t-il. Pendant plusieurs mois, il échange avec une coach, elle-même passée par une reconversion. En parallèle, il continue d’être accompagné par Transition Pro : « Entre la coach et les conseillères de Transition Pro, j’ai vraiment été accompagné jusqu’au bout. »
Un besoin de « faire les choses proprement »
Les mois passent. Coun continue de développer son activité en parallèle de son CDI. A l’été 2025, le Palais Lascaris, à Nice, lui propose une carte blanche. Il relance alors une demande auprès de Transition Pro. Depuis son premier dossier, son activité s’est développée. Grâce à la Scop, l’artiste a pu travailler pour l’OGC Nice, la Ville de Nice et plusieurs petites entreprises privées, sans quitter son poste de chargé de communication.
Quelques mois plus tard, la commission valide de nouveau son projet. « Quand la commission a validé mon projet, en janvier 2026, je suis allé annoncer ma démission le jour même », raconte-t-il. Depuis, Pierre Franco se consacre entièrement à son activité d’artiste. Ses œuvres sont exposées au Palais Lascaris jusqu’en janvier 2027.
La Scop, qui lui a permis de développer son activité pendant trois ans, l’accompagne encore le temps de l’exposition. Il prévoit ensuite de créer son entreprise sous le statut d’artiste-auteur. En parallèle, il perçoit des droits d’auteur sur ses livres et bénéficie des droits au chômage ouverts grâce à Transition Pro.
« Je me dis parfois : « Quel idiot, j’ai perdu tellement de temps. » Mais j’avais besoin de faire les choses proprement pour enlever cette anxiété. Aujourd’hui, je suis fier de mon travail. Je sais qu’à chaque étape, j’ai donné le meilleur de moi-même », souffle-t-il.