Depuis les fenêtres de sa nouvelle maison, le pic du Viscos s’impose dans le paysage. À Uz, un village de 40 habitants perché à 800 mètres d’altitude, au cœur des Hautes-Pyrénées, Marie Gaborit a tourné le dos à sa vie de cheffe d’entreprise nantaise qu’elle menait à cent à l’heure. En 2024, elle a choisi un quotidien plus rural, plus calme, davantage tourné vers ses enfants. « Avant d’habiter à Nantes, j’avais grandi dans un moulin, en pleine campagne, au bord d’une rivière. Je voulais leur transmettre un peu de cette vie-là », explique-t-elle. Épuisée par son travail et par la ville dans l’après-Covid, cette ancienne hyperactive dit avoir trouvé un nouvel équilibre : « Alors qu’en ville chacun est hyper occupé et fait sa vie, là, nous sommes tous ensemble en pleine nature. » Après douze ans à la tête de Toovalu, un éditeur de logiciels ESG qui accompagne les entreprises dans le pilotage de leur stratégie RSE et la production de reportings de durabilité, partir à la montagne était aussi, pour elle, une manière de rester alignée avec ce qu’elle est. « Avant, je pensais à mon travail presque en permanence et j’emportais mes tensions avec moi partout, se souvient-elle. Là, j’ai moins de pression, je suis beaucoup plus détendue, plus contemplative : tous les matins, je prends une heure pour boire mon thé en regardant la montagne et en faisant le tour des fleurs que j’ai plantées. »
C’est le Covid qui a également servi de déclencheur au départ d’Éric Arnaud, de Marseille pour Modane, en Savoie. « Nous avions vécu cette période sans extérieur, avec un enfant en bas âge. Cela a accéléré notre décision de nous installer dans la maison familiale où nous passions nos vacances, dans la vallée de la Maurienne, une région que nous aimions beaucoup », raconte-t-il. Développeur informatique chez Mailinblack, il pouvait travailler entièrement à distance, ce qui a rendu ce projet possible. Depuis, il goûte au calme de cette petite ville savoyarde : « C’est plus apaisant et moins stressant. Ici, on a oublié ce que signifient les embouteillages ou les difficultés pour se garer. » Fini aussi les deux heures quotidiennes passées dans les transports ! « Je n’ai même plus besoin de prendre ma voiture le matin : l’école est à trois minutes à pied. C’est un gain de temps énorme », se réjouit-il.
Elle aussi en quête d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, Cindy Bonnefous a sauté le pas avec son conjoint en quittant Bordeaux pour Chambéry, en juillet 2024. Le couple, tous deux également en télétravail à 100 %, pouvait envisager plus facilement cette mobilité. Son cahier des charges était précis : une ville de taille moyenne, proche de la montagne, desservie par le TGV, aux prix encore abordables, où l’on puisse vivre sans voiture : « Nous avons pris notre temps, car nous ne voulions pas déménager sur un coup de tête. Pendant deux ans, nous avons exploré plusieurs villes à toutes les saisons et sommes même partis y télétravailler une à deux semaines, pour nous assurer que cela nous convenait. »
Au pied des pistes de ski
Comme d’autres néo-arrivants, elle dit avoir trouvé dans cette nouvelle vie un équilibre plus concret, rythmé par la proximité immédiate de la montagne. « Nous pouvons profiter de la montagne le soir, aller skier en nocturne ou partir marcher. Nos afterworks, ce sont des nuits en refuge plutôt que des verres en terrasse », confie-t-elle. Pour Éric Arnaud, l’enjeu dépassait le seul confort de vie : « Nous avons fait ce choix pour nos deux enfants de cinq et huit ans. Nous sommes au pied des pistes et nous leur offrons ainsi la possibilité d’apprendre à skier jeunes. C’est un immense terrain de jeu. Ils grandissent dans un cadre de vie plus épanouissant qu’à Marseille. »
Même priorité chez Guyonne Fournier. Après avoir quitté Paris pour Lyon, elle constatait que son mari passait tous ses week-ends en montagne. « C’était incohérent de vivre là alors que lui s’épanouissait en altitude », précise-t-elle. Le couple décide alors d’inverser la tendance et de s’installer à Vallorcine, un petit village de 400 habitants dans la vallée de Chamonix. Édouard faisait la navette jusqu’à Lyon pendant la semaine : « Nous avons acheté une grange sans eau ni électricité, avec des vaches et des faux au rez-de-chaussée, et à l’étage de la paille. Il y avait un petit côté Heidi. Nous y passions tous nos week-ends, avant de la faire rénover pendant deux ans. »
Lassée de rénover des agences bancaires en tant qu’architecte d’intérieur et désireuse d’offrir à ses garçons une vie plus tournée vers le sport que vers les seuls apprentissages intellectuels, elle a suivi la passion de son mari Édouard pour la montagne et l’alpinisme. « Nous avions besoin d’aventure et de trouver un équilibre éducatif pour nos enfants », explique-t-elle. Un choix bénéfique pour toute la famille : « Cela a été une super décision, les enfants se sont apaisés. Nous avons trouvé une harmonie familiale. La nature éduque vraiment. » La vie à Vallorcine a aussi modifié les habitudes de la famille, jusque dans la manière d’occuper les enfants et de consommer.
Guyonne Fournier explique ainsi qu’elle n’achète que très peu de jeux tout faits. « Je leur ai appris que tout ne s’achetait pas et qu’on pouvait aussi fabriquer beaucoup de choses soi-même. Avec une simple planche de bois, je leur ai par exemple montré comment réaliser leur propre jeu de dames », raconte-t-elle. Côté scolarité, les choses se sont faites assez naturellement. En raison de son isolement en hiver et des risques d’avalanche, le village dispose de sa propre école. Les enfants y ont été scolarisés avant d’entrer au collège à Chamonix : « Ils s’y rendaient avec le petit train rouge de Chamonix. »
Un terrain d’aventures
Au-delà de l’organisation familiale, ce choix de vie transforme aussi le rapport au quotidien et à l’environnement. Vendéen d’origine, Anthony Retailleau, consultant en recrutement, a choisi, il y a sept ans, de suivre sa conjointe pour s’installer à Gex, entre le Jura et les Alpes. Depuis, il dit avoir changé de rapport à son environnement : « Vivre près de la montagne a transformé ma vie. Ici, on est en lien direct avec la nature, l’eau, la forêt. Le cadre apporte une vraie quiétude. Face à la montagne, on se rend compte combien l’homme est petit. Cela remet à sa place et apporte beaucoup de simplicité. » Au sein de la famille Fournier, outre l’alpinisme cher à leur père, chacun des quatre garçons s’est approprié la montagne à sa manière : ski de fond, photographie animalière, escalade, VTT ou compétition. Elle a offert à chacun un terrain d’expression différent et permis aux parents de nouer avec chaque enfant une relation singulière.
En revanche, si les enfants ont beaucoup gagné dans ce changement de vie, leurs parents n’en ont pas tiré les mêmes bénéfices sur le plan professionnel. « Nous avons dû changer nos métiers. Il n’y a pas de job pour un avocat à la montagne », reconnaît Guyonne Fournier. Revenue à son premier métier d’architecte d’intérieur après avoir passé le Capes pour devenir professeure d’arts plastiques, elle rénove aujourd’hui des chalets. Édouard, qui a préparé pendant cinq ans l’examen de guide de haute montagne sans l’obtenir, poursuit de son côté une activité d’agent immobilier à mi-temps et l’épaule au quotidien, notamment sur la partie prospection. Marie Gaborit le constate elle aussi : « Quand on est cadre, il n’est pas évident de trouver un emploi sur place. Ici, les débouchés se concentrent surtout dans le tourisme, l’agriculture ou le BTP. »
Si Guyonne Fournier dit avoir longtemps trouvé dans leurs activités respectives de riches interactions sociales, dix ans après leur installation et alors que ses enfants ont grandi et que certains sont partis en prépa en région parisienne, elle s’interroge aujourd’hui sur la possibilité d’un déménagement à Chamonix. « Lorsque nous étions six à la maison, cela nous occupait beaucoup. Pour la première fois cette année, je me rends compte que le village est petit et que l’effervescence de la ville me manque un peu », confie-t-elle.