En France, d’ici à 2030, l’automatisation pourrait directement concerner plus de 4 millions de postes, tandis que près du double serait en cours de transformation profonde, selon une étude de l’OCDE. L’impact varie toutefois fortement selon les secteurs. Les professions les plus menacées par l’IA sont, sans surprise, celles qui reposent sur des tâches répétitives et standardisées. Opérateurs de saisie, caissiers, employés administratifs, comptables, téléconseillers, rédacteurs ou traducteurs figurent parmi les métiers les plus automatisables.
D’après les données publiées par la plateforme de création de CV Zety dans son rapport « Les métiers en France face au risque de l’IA », les services administratifs figurent parmi les plus exposés (70 % d’emplois automatisables), devant le transport et la logistique (65 %), le commerce et la distribution (60 %), l’industrie (55 %), ainsi que la banque et l’assurance (50 %).
Tous ces secteurs emploient des millions d’actifs, pour qui la question de la pérennité des compétences et des trajectoires professionnelles pourrait se poser dans les prochaines années. L’IA s’intègre progressivement aux processus métiers : gestion des mails et du tri documentaire, automatisation des entrepôts, conduite de véhicules autonomes, analyse de dossiers clients… « L’IA bouleverse déjà le marché du travail tout comme elle bouleverse les métiers et les pratiques des recruteurs, décrypte Xavier Bézio, directeur général de Morgan Philips France. On voit de plus en plus de jeunes diplômés qui peinent à trouver leur voie. Les candidats doivent désormais apprendre à mieux vendre ce qui les rend uniques, parce que c’est précisément ce que l’IA ne pourra pas remplacer. »
Ce que l’IA ne sait pas (encore) faire
Pour distinguer les professions dont la pérennité n’est pas menacée à court ou moyen terme, Xavier Bézio propose une lecture fondée sur les limites actuelles de l’IA. « Ce que l’IA ne peut pas remplacer aujourd’hui, ce sont les métiers qui nécessitent des compétences de précision et d’empathie typiquement humaines », explique-t-il. Ces qualités se retrouvent notamment dans l’artisanat et le luxe, où les gestes manuels et la minutie restent centraux, mais aussi dans les professions reposant sur la relation humaine.
L’IA se montre peu performante face à l’imprévu. « Elle fonctionne surtout lorsque tout se déroule selon un plan préétabli. Dans le secteur du BTP, les chantiers sont rarement conformes aux plans initiaux : retards de livraison, accidents, aléas divers. L’humain apporte une capacité de réaction et de réflexion spontanée que la machine ne maîtrise pas », souligne le directeur général de Morgan Philips France. Ces caractéristiques expliquent pourquoi certains secteurs restent structurellement en tension, malgré la montée en puissance de l’IA.
Les secteurs refuges
Plusieurs secteurs apparaissent comme des refuges. « Beaucoup d’actifs méconnaissent encore les perspectives offertes par l’artisanat et les métiers manuels, alors même que ces professions sont en tension », observe Xavier Bézio. Le BTP, déjà confronté à des difficultés de recrutement avant l’essor de l’IA, devrait continuer à manquer de main-d’œuvre dans les années à venir. Les métiers de la santé figurent également parmi les plus porteurs. Selon la Dares, trois des quinze professions qui devraient le plus recruter d’ici à 2030 relèvent de ce secteur : aides-soignants (5e), infirmiers et sages-femmes (8e), médecins et assimilés (13e). Le vieillissement de la population accentue encore ces besoins, dans des métiers où la réactivité et l’empathie restent indispensables. Dans le prolongement, les professions du care et des services à la personne connaissent elles aussi une forte demande : auxiliaires de vie, aides à domicile, assistants familiaux, éducateurs spécialisés, gardes d’enfants ou accompagnants éducatifs et sociaux. Autant de métiers peu menacés par l’IA et en plein essor.
Autre secteur toujours très dynamique : le tourisme, et plus particulièrement l’hôtellerie-restauration. « Les métiers évoluent avec les nouvelles technologies, mais les besoins de recrutement restent massifs », souligne Xavier Bézio. Selon l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, près de 200 000 professionnels manqueraient chaque année en France, essentiellement des saisonniers. Rien qu’au troisième trimestre 2024, environ 63 000 postes sont restés vacants, notamment en raison d’une baisse des vocations. « L’enjeu, c’est de parler de ces métiers et d’attirer les jeunes et les profils en reconversion. Le marché de l’emploi est aujourd’hui clairement en faveur du candidat », confirme Delphine Lehallé, ancienne responsable d’une agence Randstad spécialisée dans le secteur.
L’ère des soft skills ?
Dans ces secteurs en tension, la question n’est plus seulement celle du nombre de postes à pourvoir, mais aussi de la capacité des candidats à se différencier. « Les recruteurs utilisent désormais des outils numériques et d’IA pour traiter les candidatures. L’IA est capable de valider un candidat à 90 % sur les hard skills, affirme Xavier Bézio. La différence se joue donc sur les soft skills : la capacité à se positionner, à valoriser son expertise, à démontrer son adaptabilité. » L’esprit critique, la créativité et la capacité d’analyse figurent parmi les compétences les plus recherchées.
Dans un contexte de transformation accélérée, s’adapter devient un impératif. « La révolution de l’IA se compte en mois, là où les précédentes transformations se mesuraient en décennies », insiste Xavier Bézio. Formation continue, montée en compétences manuelles et relationnelles, maîtrise minimale des outils d’IA : autant de leviers pour rester attractif auprès des recruteurs. Menacés directement ou non par l’automatisation, les choix de carrière doivent désormais s’inscrire dans cette nouvelle réalité du marché du travail.
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