Appelons-la Claire. Après quinze ans dans la gestion de projets, elle veut « retrouver du sens » et envisage de tout quitter. En relisant sa vie, pourtant, ce n’est pas d’abord un métier qui apparaît, mais une répétition : enfant, elle reformulait les disputes familiales ; étudiante, elle aidait les autres à exprimer ce qu’ils n’arrivaient pas à dire ; au travail, on l’appelle dès que deux équipes ne se comprennent plus.
Son fil rouge n’est peut-être pas un métier. Il est plus profond : permettre à des personnes ou à des mondes différents de se comprendre.
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Pourquoi notre histoire personnelle influence nos choix de carrière
Nous n’entrons pas dans notre carrière comme une page blanche. Nous y arrivons avec nos joies, nos manques, nos blessures, nos admirations et les problèmes que nous avons appris très tôt à résoudre.
La carriérologie invite à ne plus regarder une carrière comme une simple succession de postes. Elle peut aussi être lue comme la recherche tâtonnante d’une manière de relier notre histoire personnelle à une contribution dans le monde.
Toute vocation ne vient évidemment pas d’une blessure. Une direction peut naître d’une passion, d’une rencontre ou du besoin de transmettre ce que l’on a reçu. Mais derrière certains choix rationnels se poursuit parfois une question beaucoup plus ancienne que notre CV. C’est l’une des hypothèses que j’explore dans mes recherches doctorales.
Comment repérer le fil rouge de son parcours professionnel
Nous attendons souvent de l’orientation une révélation : le métier idéal, la vocation, le test qui nous dira enfin qui nous sommes. Pourtant, les indices les plus précieux sont dispersés dans notre vie comme les cailloux du Petit Poucet.
Le psychosociologue Jean-Pierre Boutinet parle de « motifs originels » : des éléments de notre histoire qui rendent certaines directions plus intelligibles que d’autres. Le passé ne décide pas de l’avenir, mais il contient des indices. Il décrit ainsi l’accompagnement comme une « continuelle suture entre l’amont de l’histoire personnelle à métamorphoser en mémoire vive et l’aval d’un avenir à transformer en devenir réalisable ».
L’image est éloquente : s’orienter ne consiste ni à couper avec son passé, ni à refermer artificiellement toutes ses blessures. Il s’agit de relier ce que nous avons vécu à ce que nous pouvons encore devenir.
Quels rôles reviennent dans des contextes différents ? Pour quels problèmes les autres viennent-ils nous chercher ? Quelles situations nous touchent plus que notre entourage ? Qui admirons-nous — et pour quoi ?
Nous avons appris à rédiger un CV, rarement à relire une vie.
Reconversion : transformer une préoccupation personnelle en projet professionnel
Le chercheur Mark Savickas, figure majeure de la psychologie de la carrière, résume ce mouvement par une formule saisissante : passer « de la tension à l’intention » et « de la préoccupation à l’occupation ».
Ce qui nous travaille intérieurement peut devenir ce sur quoi nous choisissons d’agir. Celui qui a souffert de ne pas comprendre peut chercher à rendre les choses accessibles. Celle qui a été peu écoutée peut développer une attention singulière à la parole. Celui qui a grandi dans le désordre peut apprendre à structurer et sécuriser.
Le philosophe Francis Marfoglia avance une autre idée forte : certains besoins du monde résonnent davantage en nous parce que nous les avons rencontrés dans notre propre histoire et qu’ils se sont sédimentés en nous, au fil des ans. Parfois mêmes, certains problèmes du monde sont restés enfouis et ne demandent qu’à être révélés. L’injustice, l’isolement, le manque de transmission ou la vulnérabilité ne nous affectent pas tous avec la même intensité.
S’orienter ne consiste donc pas seulement à se demander : « De quoi ai-je besoin pour être heureux ? » Cela peut aussi signifier : « À quel besoin du monde est-ce que je ressens le besoin de répondre ? »
Quand le travail répète nos blessures au lieu de les transformer
Le travail ne transforme pas automatiquement nos blessures. Il peut aussi les mettre en boucle. Celui qui a manqué de reconnaissance peut devenir dépendant de l’approbation. Celle qui a toujours pris soin des autres peut s’épuiser dans un rôle de sauveuse.
Une carrière devient féconde lorsqu’elle transforme une tension en contribution. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se contente de l’exploiter. Le travail peut prendre soin d’une part de notre histoire ; il ne doit jamais devenir le seul lieu du soin.

Relier personnalité, compétences et projet professionnel
Le modèle Be + Have = BeHave a été conçu comme une surface de lecture et d’appui à cette transformation.
Le BE rassemble ce qui nous sommes (to be) : notre personnalité, caractère, tempérament, nos qualités singulières et plus largement les sujets auxquels nous prêtons spontanément attention.
Le HAVE rassemble les compétences que nous avons (to have) : expériences, compétences, aptitudes,, connaissances, savoir-faire.
L’essentiel se trouve dans le signe « = » : le travail de relecture qui rapproche les indices, fait apparaître les récurrences et transforme une histoire dispersée en direction possible.
BeHave désigne enfin ce que cette histoire devient lorsqu’elle s’incarne dans un comportement : une manière d’agir, de contribuer et d’entrer en relation. Dans la vie professionnelle, notre comportement est notre signature professionnelle et relationnelle. Il peut créer un climat de confiance, de méfiance ou de défiance. L’enjeu est qu’il crée un climat de confiance.
Faire de son histoire un fil conducteur professionnel
Ce modèle BeHave nous invite simplement à identifier les paramètres de notre vie qui, combinés entre eux dans un contexte professionnel vont s’avérer vertueux pour les bénéficiaires de notre travail.
Le modèle ne révèle pas « le métier fait pour soi ». Il aide chacun à retrouver ses cailloux et à observer le chemin qu’ils pourraient dessiner.
La carrière n’est pas une thérapie. Mais elle peut devenir l’un des lieux où notre histoire cesse d’être seulement subie pour être transformée en réponse. Une tension devient intention. Une préoccupation devient occupation. Et ce que nous cherchions confusément à réparer, protéger ou transmettre peut prendre la forme d’une contribution utile, reconnue, soutenable et même rémunérée !