Quel a été votre parcours professionnel jusqu’à votre accident ?
Avant mon accident à 25 ans, j’ai fait du tennis dans ma jeunesse. Je rêvais de devenir joueur professionnel. Mais, il a fallu faire un choix, et j’ai fini par intégrer une classe préparatoire. Je suis devenu vétérinaire tout en continuant le tennis en parallèle, au niveau régional et national par équipes. Je n’avais plus l’espoir de devenir pro. Avec l’un des vétérinaires auprès desquels j’ai travaillé, nous avons décidé de faire le tour des capitales d’Europe à moto. C’est durant ce voyage que j’ai eu mon accident. Tout s’est passé très vite. J’ai voulu dépasser une voiture qui a elle-même voulu dépasser des vélos que je n’avais pas vus. Je me suis retrouvé sur la voie de gauche et j’ai touché la voiture d’en face, sans tomber. Très vite, j’ai compris que ma jambe était touchée et que ça aurait pu être beaucoup plus grave. Encore aujourd’hui, je navigue un peu entre deux sentiments : à 2 cm près j’aurais pu éviter l’accident, mais à 2 cm près j’aurais pu y rester.
Comment s’est passée la période suivant ce traumatisme ?
À mon réveil après 15 jours de coma provoqué, j’ai eu la surprise de constater que les chirurgiens avaient remis ma jambe en place. Il ne restait pourtant qu’un bout de chair et on semblait se diriger tout droit vers une amputation. Très vite, je prends conscience de l’ampleur des dégâts : non seulement je n’ai plus genou, mais je n’arrive pas non plus à relever mon pied. J’ai la jambe raide. Je me dis qu’en tant que vétérinaire, je ne laisserais pas un chien avec un membre comme ça et que je devais donc trouver une solution. Je recherche des prothèses, des possibilités de greffe, des genoux artificiels… Finalement, 8 ans après l’accident, j’ai rencontré un amputé qui marchait très bien avec une prothèse électronique. Je me suis dis que c’est ce qu’il me fallait absolument. J’ai donc pris la décision de l’amputation. C’était salvateur, comme un cadeau qui m’a permis de retrouver de la mobilité.
Le sport est-il revenu dans votre vie durant cette période post-accident ?
Reprendre le sport et la compétition, c’était une façon de se reconstruire. Quand le corps est modifié et meurtri, on cherche de nouveaux repères. J’avais construit mon programme de résilience avec une pyramide à trois étages. Le premier étage à la base, le plus important, est la partie personnelle : comment appréhender sa vie personnelle en sachant que l’on n’aime pas son corps, que l’on se demande si quelqu’un pourra nous aimer alors qu’on ne s’aime pas ? Ensuite, l’étage professionnel, qui était déjà en place parce que j’étais déjà vétérinaire. Et, enfin, en haut de la pyramide, je plaçais l’idée de retrouver l’image que j’avais de moi quand j’étais plus jeune et parmi les meilleurs sportifs de mon âge. Je suis donc allé chercher dans le sport la pratique pour me rééduquer et pour reprendre confiance en mon corps.
C’est par le biais de cette pratique que le goût pour le haut niveau est revenu ?
Petit à petit, en travaillant sur de meilleures prothèses, pour être plus performant, et en progressant, le goût pour la compétition est revenu. J’ai commencé par le golf handisport, au début des années 2000. J’ai d’ailleurs été numéro un français et européen. Je rêvais d’un circuit mondial qui n’existait pas encore. Plus tard, lors d’une partie de golf avec Johan Cruyff, mon parcours va basculer. Je lui parle de ce projet de circuit mondial et on commence à travailler sur cette idée avec sa fondation. Très vite, il me parle d’un autre sport à développer de la même façon : le tennis fauteuil. J’ai d’abord approché la discipline comme organisateur, puis le gamin en moi s’est rapidement réveillé. Je voulais tester. Le tennis c’est mon sport, celui qui me faisait rêver. J’ai tout de suite accroché avec cette alternative et c’était parti !
C’est en tennis fauteuil que vous allez connaître vos plus grands exploits et vos plus grands titres, que retenez-vous en priorité ?
C’est un plaisir immense à chaque fois ! J’ai l’habitude de répondre que mon meilleur souvenir c’est celui à venir, et c’est pour cette raison que je continue. Si je prends l’exemple des Jeux de Paris en 2024, c’était vraiment extraordinaire. Il n’y a pas eu de médaille pour moi, mais les émotions étaient incroyables. J’ai eu la chance de rencontrer la terre entière du sport et je suis toujours surpris par de nouvelles choses. Pendant toutes ces années, je cherchais des solutions pour mieux performer : d’abord une prothèse pour jouer au golf, ensuite un fauteuil taillé et pensé pour le tennis fauteuil. Et ce, sans avoir conscience que ces innovations dans le sport pourraient ensuite profiter à Monsieur et Madame tout-le-monde dans leur vie de tous les jours. Pour les Jeux de 2028, on a le projet de confectionner le fauteuil le plus léger du monde. C’est utile sur un terrain de tennis, certes, mais ça le sera encore plus pour un enfant ou une maman qui doit transporter le fauteuil dans une voiture, par exemple.
C’est notamment cette volonté de participer à faire changer les choses qui vous a mené à vous associer au Handilab, ce pôle d’innovation consacré au handicap ?
Oui, en effet. J’ai toujours fonctionné un peu comme un doux rêveur, qui portait et lançait des projets avec l’équipe autour de moi. Jusqu’à ce que je rencontre l’équipe du Handilab. Le fait d’avoir un site de 13 000 m², à Saint-Denis, entièrement dédié à l’innovation vis-à-vis du handicap et de la perte d’autonomie, c’est ce qui permet de changer de paradigme. On n’aborde plus le handicap seulement sous l’angle de la compassion. Je pense qu’on peut aujourd’hui l’appréhender d’une autre manière. Nous aussi, nous voulons continuer de consommer, voyager, voter, être des citoyens à part entière. Je suis donc aujourd’hui ambassadeur et consultant pour le Handilab, qui a été inauguré en décembre 2024.
Quelque part, votre carrière extraordinaire et tous ces engagements n’auraient pas été possible sans votre accident ?
Quand mes enfants me posaient la question « Papa, c’est quoi le plus beau jour de ta vie ? », je leur répondais que, paradoxalement, c’était le jour de mon accident, car il m’avait permis de vivre toute la suite. J’entends de plus en plus de témoignages qui vont dans le même sens : des personnes qui ont vécu un traumatisme ou un accident qui les ont éveillé au fait que nous sommes tous mortels et que nous devons en profiter tant que l’on en a la possibilité. La vie, c’est précieux : elle ne tient qu’à un fil.
À 55 ans, quels sont vos prochains défis ?
Aujourd’hui, je pense aux Jeux de Los Angeles en 2028, et même pourquoi pas aux Jeux de Brisbane en 2032, en me disant que je n’ai pas de limites. J’aime ce jeu, je continue à apprendre, je continue de tester de nouvelles choses. Avec toujours la partie innovation technologique derrière. Je teste actuellement un nouveau fauteuil, je teste également le ski avec une prothèse et un genou artificiel. J’ai aussi repris le golf et on développe une prothèse encore plus adaptée qui pourra aussi être très utile dans la vie de tous les jours. Dans la société, c’est comme ça que ça marche : initialement, la télécommande a été inventée pour un tétraplégique coincé dans son lit, et aujourd’hui nous utilisons toutes et tous une télécommande.
Un dernier message de résilience à adresser à nos lecteurs ?
Je dis souvent : « Si c’est possible, c’est déjà fait. Et si c’est impossible, tu le feras ». Ce mantra m’est venu seulement quelques années après l’accident. Au départ, on commence par faire l’inventaire de tout ce que l’on ne peut plus faire, puis on se donne des objectifs petit à petit. Mon premier défi physique, après l’accident, ce n’était pas de reprendre le tennis, mais de simplement porter une cuillère à ma bouche. D’objectif en objectif, on mesure tout ce que l’on peut faire à nouveau et on découvre des choses que l’on n’avait même pas envisagées auparavant. C’est un parcours de résilience, mais c’est surtout et simplement le parcours d’une vie. Elle ne s’arrête jamais. Je vois toujours le verre à moitié plein.