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Travail de nuit : des préjugés tenaces

, par Innocentia Agbe

Travailler la nuit n’est pas anodin : la difficulté à récupérer, le fait de vivre en décalé, mais des salariés y trouvent leur rythme. Surtout, certains préjugés ont la vie dure. Pourtant, les entreprises ont l’obligation de mettre en place des mesures de protection, rendant ce mode de travail plus ouvert qu’il n’y paraît, aux hommes comme aux femmes dans l’hôtellerie ou encore la sécurité.

Certains salariés se construisent une carrière en travaillant la nuit. Lorsqu’on est actif le jour, on peut oublier qu’une vie parallèle se déroule pendant notre sommeil : serveurs, réceptionnistes, agents de sécurité… Ils sont sur le pied de guerre pour mener à bien leurs missions. 3,5 millions de personnes, soit 15,4 % des salariés, sont concernées par le travail de nuit de façon habituelle ou occasionnelle*. Les secteurs impliqués sont variés. Il existe donc des opportunités. Il est tout de même important de ne pas négliger l’impact que ce mode de vie peut avoir sur la santé, comme l’explique l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) dans un rapport publié en 2016. “Les salariés qui travaillent la nuit sont généralement soumis à des facteurs de pénibilité physique plus nombreux, une pression temporelle plus forte (horaires, contraintes de rythmes, délais, etc.), des tensions avec leurs collègues ou le public plus fréquentes. Toutefois, les caractéristiques organisationnelles et les conditions du travail de nuit peuvent varier, notamment d’un secteur d’activité à l’autre, pouvant diminuer ou amplifier les effets du travail de nuit sur la santé des salariés.”

 

Tremplin

“Déjà, il faut aimer travailler seul, prévient Michaël Scotté, responsable hébergement de l’hôtel Ariana à Villeurbanne. Il a lui-même été concerné par ce mode de vie pendant 14 ans. “Il faut des personnes qui postulent parce qu’elles ont envie de ce changement de rythme. Il y a les heures de sommeil à rattraper pendant la journée… Après, chacun est différent. Certains rentrent directement dormir après leur poste de nuit, d’autres se lèvent plus tôt pour profiter de la journée et vont se recoucher avant de retourner au travail. Il y en a qui continuent leur journée comme une personne qui exerce de jour et s’accorde un temps de sommeil avant de reprendre le service à 3 heures. Cela dépend de l’âge, de la vie de famille…” Il faut trouver ce qui vous convient et bien y réfléchir avant de vous lancer. Car sinon, rien que dans l’hôtellerie, les opportunités la nuit sont plus variées qu’il n’y paraît : veilleur, réceptionniste, night auditeur (rassemble les deux métiers précédents mais avec un côté “chiffres”, car il est aussi responsable de clôturer la journée et vérifier la cohérence des données), accessibles sans diplôme ou avec un BTS dans le secteur. Ainsi selon Michaël Scotté, le travail de nuit “peut être un tremplin. Cela peut permettre d’avoir une première expérience professionnelle valorisante avec un travail à responsabilités”.

 

Des mesures de sécurité particulières

Marcel Benezet, président de la branche des bars, cafés, brasseries et établissements tardifs du Synhorcat, pense aussi que les métiers de son secteur dont certains s’exercent la nuit sont une opportunité pour se construire une carrière, notamment pour les jeunes. “Il ne faut pas noircir nos métiers. Ils servent de tremplin social. Beaucoup de jeunes qui ne trouvaient pas d’emploi ont pu évoluer grâce à ces professions.” Il cite par exemple la possibilité de commencer comme serveur pour devenir responsable de salle ou de débuter avec un poste de barman pour aller vers celui de responsable de bar. Exercer la nuit requiert tout de même des qualités en plus. “C’est un autre métier. Il faut être psychologue, avoir un tempérament très calme. Éviter les drogues. ” Les barmen ou serveurs ont des responsabilités spécifiques comme celles de ne pas servir des clients déjà fortement alcoolisés. Marcel Benezet rappelle aussi que les établissements de nuit ont l’obligation d’avoir un portier. Ce qui protège également les salariés à l’intérieur. Le domaine de la sécurité est aussi un important pourvoyeur d’emplois, et notamment le soir. “Il y a des préjugés sur le travail la nuit mais en réalité ce n’est pas plus dangereux, explique un représentant du Snes (Syndicat national des entreprises de sécurité). Ce qui est important est la protection du travailleur isolé. Il doit normalement recevoir des appels réguliers pour s’assurer que tout va bien. Il est également équipé d’un PTI. C’est un outil qui permet de savoir si un agent est en position couchée ou debout. Si le travailleur est en position couchée trop longtemps, il se déclenche.” Il est donc important de vérifier que toutes les mesures de sécurité ont bien été mises en place avant d’accepter un emploi de nuit.

 

Où sont les femmes ?

Face à ces questions de sécurité, les femmes doivent-elles éviter les métiers de la nuit ? Sans hésitation, la réponse de nos trois interlocuteurs dans l’hôtellerie, la restauration et la sécurité est “non”. Les mesures de sécurité évoquées plus haut sont censées permettre à tous les salariés de pouvoir exercer de nuit. D’ailleurs, les femmes sont déjà concernées par ce mode de travail, à hauteur de 9,3 % contre 21,5 % pour les hommes*. “Dans les faits, la majorité des candidats sont des hommes. Pour un poste de ce type, sur dix CV deux proviennent de femmes. Puis quand je les reçois, même si elles sont intéressées, il suffit qu’elles en parlent à leur conjoint ou à leur entourage pour que la procédure de recrutement n’aille pas au bout”, témoigne Michaël Scotté. Même si les freins ne concernent sûrement pas que la sécurité, ce paramètre peut être un point noir. Mais à titre d’exemple, dans l’établissement de Michaël Scotté, certaines réceptionnistes de jour occupent occasionnellement le poste de nuit sans que cela ne pose problème. “Les portes sont fermées à partir de certaines heures. Les clients sonnent quand ils rentrent et il y a de la vidéosurveillance. Nous avons également un bouton d’appel direct au commissariat de police.” Dans la sécurité, le Snes explique même manquer de profils féminins. “Nous comprenons qu’il existe des freins. Mais il y a notamment des besoins dans l’événementiel. Par exemple, pour la palpation, il faut des femmes [un agent ne peut palper qu’une personne du même sexe, Ndlr]. Afin d’assurer la sécurité dans des stades, salles de concert ou lors de tout événement culturel.” Une alternative à des postes plus solitaires.

 

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Innocentia Agbe
Journaliste pour Rebondir


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