« On me dit que je suis assisté », « que je suis paresseux », « on me méprise ». Derrière ces témoignages recueillis par l’Unédic dans son dernier baromètre sur la perception du chômage et de l’emploi publié en mars dernier, deux chiffres plantent le décor : 41 % des chercheurs d’emploi déclarent subir des reproches au quotidien et 64% disent faire l’objet de suspicions sur quant à « leur recherche active d’emploi ».
Dans ce contexte, s’autoriser quelques jours de vacances lorsqu’on est catalogué comme « chômeur » peut générer une forme de culpabilité. Ce sentiment peut être amplifié par les récentes décisions politiques. Entre le renforcement des contrôles des demandeurs d’emploi par France Travail et les réformes visant à réduire la durée d’indemnisation après une rupture conventionnelle, certains ont le sentiment que la société attend d’eux une mobilisation permanente dans leur recherche d’emploi.
Une transgression implicite
Florence*, chargée de communication de 34 ans, au chômage depuis décembre dernier après une rupture conventionnelle, connaît bien ce sentiment de culpabilité, puisqu’elle a décliné un séjour à Marrakech pour l’enterrement de vie de jeune fille d’une de ses amies.
« C’est prévu pour fin août, mais j’ai déjà dit que je ne serai pas de la partie. Je ne me vois pas dire à mes parents, qui m’aident financièrement de temps en temps, que je pars quelques jours en vacances. Au fond, j’ai peur qu’ils pensent que je profite de la situation. C’est un peu comme si j’avais pas le droit de partir en vacances tant que je n’ai pas de poste », explique-t-elle.
« Mais la réalité, c’est que même si j’y allais, je gâcherais un peu l’ambiance puisque j’ai pas le même budget que mes copines qui sont toutes salariées », ajoute la jeune femme qui songe à une reconversion.
Pour la psychologue du travail Noémie Le Menn, la culpabilité est un sentiment très fréquent chez les personnes en recherche d’emploi : « Partir en vacances peut alors être vécu comme une transgression implicite : « Ai-je le droit de me reposer alors que je ne travaille pas ? », « Ne devrais-je pas consacrer tout mon temps à ma recherche d’emploi ? » peuvent-elles se demander ». À cela s’ajoute souvent le regard des autres. « On se demande : qu’est-ce que les gens vont dire ? Que va penser ma famille ? Mon beau-père va-t-il penser que je suis paresseux ? », décrit la spécialiste.
« Ce sentiment s’explique par le fait que, dans nos sociétés, le travail ne représente pas seulement une source de revenus : il constitue aussi un élément central de l’identité, de la reconnaissance sociale et de l’estime de soi. »
Noémie Le Menn, psychologue du travail.
La médecin invoque les travaux de la psychologue sociale britannique Marie Jahoda, qui a montré que l’emploi structure le temps, favorise les relations sociales, apporte un statut et un sentiment d’utilité. Lorsque ce repère disparaît, le doute s’installe parfois rapidement.
En plus de la culpabilité et du qu’en-dira-t-on, certaines personnes craignent également de ne pas respecter les règles de France Travail. Pourtant, partir en vacances lorsqu’on est au chômage est autorisé. Les demandeurs d’emploi peuvent s’absenter jusqu’à 35 jours calendaires par an, à condition de déclarer cette absence depuis leur espace personnel ou en adressant un mail à leur conseiller.
Ces derniers continuent à percevoir leurs allocations chômage au cours de cette période. Mais au-delà, « France Travail considérera que vous n’êtes plus disponible pour occuper un emploi », prévient l’organisme sur son site et votre inscription pourra être interrompue.
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Des personnalités plus concernées que d’autres
La culpabilité pousse parfois les demandeurs d’emploi à rester mobilisés en permanence. C’est notamment le cas de Sarah, jeune diplômée en marketing digital de 26 ans, qui peine à trouver son premier emploi. « J’ai été diplômée en septembre dernier, c’est mon premier été sans activité et franchement je ne sais toujours pas si je m’autorise quelques semaines de congés chez mes parents dans le sud », confie-t-elle.
La jeune femme passe ses journées à postuler en scrutant LinkedIn, les sites d’annonces et les groupes sur les réseaux sociaux. « Au bout d’un moment, je vois bien que je ne suis plus efficace, mais il y a toujours cette peur de louper une annonce et cette impression de ne pas en faire assez, et c’est franchement le pire », reconnaît-elle.
La psychologue constate ce phénomène chez les cadres : « Chez eux, j’observe moins de culpabilité liée aux vacances que d’anxiété parfois irrationnelle, comme la peur de manquer une opportunité. » Elle rappelle par ailleurs que chercher un emploi ne signifie pas être actif huit heures par jour. « Aujourd’hui, avec la digitalisation des recrutements, les entretiens en visioconférence et les outils numériques, il est possible de poursuivre une veille professionnelle et d’échanger avec des recruteurs depuis un autre lieu », rappelle Noémie Le Menn.
« Les recrutements de cadres s’inscrivent fréquemment dans des temporalités longues, avec parfois quatre à huit entretiens successifs. Une absence de quelques jours ou quelques semaines pendant l’été ne compromet pas la dynamique globale de la recherche. »
Selon la psychologue, certaines personnalités sont également plus enclines à culpabiliser : « Elles culpabilisent quand elles travaillent parce qu’elles pensent ne pas en faire assez. Puis elles culpabilisent lorsqu’elles perdent leur emploi, lorsqu’elles sont au chômage et même lorsqu’elles partent en vacances. » Chez ces personnes, « la culpabilité est davantage un trait de personnalité qu’un simple état passager », analyse-t-elle.
Préserver son mental est indispensable pour retrouver un emploi
Pour Noémie Le Menn, une des principales erreurs consiste à considérer les loisirs comme du temps perdu : « J’accompagne des personnes dans leur recherche d’emploi et je leur demande systématiquement d’avoir d’autres activités à côté. C’est important de continuer à voir ses amis, de socialiser, de faire du sport, de se cultiver. »
La raison est simple : mieux on se sent et plus on peut faire la différence en entretien. « Les techniques de recherche d’emploi sont importantes, mais elles sont accessibles à tout le monde », rappelle la spécialiste.
« Les recruteurs ont tendance à embaucher des personnes qui donnent une image positive, dynamique, équilibrée. Quel que soit le poste, on préfère recruter quelqu’un qui semble bien dans ses baskets plutôt qu’une personne qui paraît déjà en difficulté », insiste-t-elle.
Noémie Le Menn, psychologue du travail.
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Recherche d’emploi : se servir des vacances comme d’un « outil »
Pour la psychologue du travail, les vacances et les petits plaisirs de la vie de façon générale ne sont pas des distractions inutiles, mais « des outils qui permettent de retrouver un emploi ». « Partir en vacances peut même être salvateur. Ça permet de se reposer, de se reconstruire et de revenir avec davantage d’énergie et d’efficacité dans sa recherche », encourage-t-elle.
Les vacances peuvent aussi devenir un terrain propice au réseautage : « On peut être en recherche d’emploi et rencontrer quelqu’un sur une plage, lors d’une sortie ou pendant des vacances. Les gens sont plus détendus en vacances et le réseau fait partie intégrante de la recherche d’emploi. »
De son côté, Sarah est toujours en cours de réflexion. « J’ai un mariage cet été dans le Sud. Mes amis veulent en profiter pour passer quelques jours dans la région. Pour l’instant, j’ai dit oui mais j’appréhende encore un peu », reconnaît-elle.
À ceux qui hésitent, Noémie Le Menn pose toujours la même question : « Qu’est-ce qui vous empêche réellement de partir ? » Et, à ceux qui lui répondent qu’ils ne méritent pas de vacances car ils ne travaillent pas, la psychologue rétorque qu’ils « travaillent déjà à leur recherche d’emploi ».
*Prénom modifié.