Le mercredi, c’est au domicile de madame Zatti, dans le 20e arrondissement de Paris, que nous avons rendez-vous pour découvrir le métier d’aide à domicile. Et ce n’est pas un jour comme un autre : la vieille dame fête ses 90 ans ! Pour l’occasion, nous lui achetons un beau bouquet de fleurs. La tout juste nonagénaire nous accueille chaleureusement avec son bel accent italien, sa fille à ses côtés, tandis que nous pénétrons dans l’appartement situé au rez-de-chaussée.
L’intérieur est cosy, de nombreuses photos de famille sont accrochées au mur tandis que de jolis bibelots trônent sur différents meubles. Drifa Mokhtari, son aide à domicile, s’active déjà dans sa blouse bleue estampillée Dynastie Services, l’entreprise pour laquelle elle travaille. Elle sort seau, chiffons et aspirateur pour se lancer dans un léger ménage. Cela fait huit ans qu’elle travaille dans cette structure, mais elle a toujours exercé ce métier. « Je me suis toujours occupée de mes parents et cela me convenait bien. J’ai continué à m’occuper des autres, d’abord auprès de particuliers, et puis j’ai rejoint cette société », relate-t-elle.
Un métier sous tension
Loin d’être linéaire, son quotidien fluctue au gré des situations et des accompagnements à assurer. Certains jours, Drifa Mokhtari se déplace chez quatre à six bénéficiaires, parfois elle ne visite qu’une seule personne. Aujourd’hui, elle a passé la matinée auprès d’une personne en situation de handicap avant de rejoindre la nonagénaire. Les aides à domicile intervenant auprès de différents publics – personnes âgées, en situation de handicap, femmes enceintes… –, leurs missions varient chaque jour selon les bénéficiaires : des tâches du quotidien, comme s’occuper du ménage, faire des courses, tenir compagnie, à des actes plus conséquents comme préparer des repas, s’occuper des soins d’hygiène, déplacer les personnes aussi quand le handicap est important.
Avec madame Zatti, qui reste très autonome, ses missions sont assez légères. « Cela fait trois ans que je travaille avec elle et tout se passe très bien. Elle est contente de mes services, et nous nous apprécions. Au quotidien, on sort se promener, je l’emmène chez la coiffeuse, on fait des courses pour la semaine. Quand on est à son domicile, je m’occupe du rangement et du ménage que je fais trois fois par semaine. En revanche, je ne m’occupe pas de sa toilette, ni des repas. Ce sont des choses qu’elle peut faire seule », résume l’aide à domicile.
Si aucun diplôme n’est requis pour devenir aide à domicile, des formations diplômantes ou certifiantes existent (CAP, BEP, bac pro ou diplôme d’État d’accompagnant éducatif et social…). Elles permettent d’avoir une qualification reconnue et d’évoluer dans ses fonctions. Drifa Mokhtari, elle, a tout appris sur le tas. Avec son expérience et ses compétences, elle peut aussi, si elle le souhaite, passer une validation des acquis de l’expérience.
Et aujourd’hui, le secteur de l’aide à domicile fait face à une pénurie de main-d’œuvre préoccupante, malgré une demande croissante, notamment en raison du vieillissement de la population. De plus en plus de personnes souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible, plutôt que d’intégrer des structures spécialisées. Dans ce contexte, le rôle des aides à domicile et auxiliaires de vie devient essentiel, à la fois pour assurer un accompagnement matériel, mais aussi pour maintenir un lien social souvent fragile.
Ce métier plein de sens demande du « courage et de la patience » au quotidien, pour soutenir les bénéficiaires dans des situations difficiles. Il faut aussi de l’empathie et une grande capacité d’adaptation pour répondre aux besoins de chacun. « Les personnes qui s’engagent doivent rendre visite aux personnes par temps de pluie, de neige ou de grève. Il faut une vraie conscience professionnelle également, pour braver les difficultés du quotidien, mais aussi les situations compliquées avec des personnes en souffrance face auxquelles on peut se sentir démuni », estime Ouassila Benyahia, fondatrice de Dynastie Services, présente lors de notre reportage.
Entre engagement humain et épreuve
Cette proximité et cet engagement rendent aussi le métier plus difficile. Les aides à domicile sont confrontées au quotidien à la maladie, à la dépendance, parfois à la fin de vie. Elles doivent alors faire preuve d’une grande solidité émotionnelle. « Parfois, on se retrouve avec des personnes qui n’ont plus toute leur tête, qui peuvent nous rejeter et, dans ce cas, c’est difficile de faire son travail », confie Drifa Mokhtari.
Cependant, pour elle, le plus difficile reste ce qu’elle appelle « le transfert », c’est-à-dire le fait de transférer le malade ou la personne âgée d’un lit à la position verticale : « Pour cette action, on demande toujours d’être en binôme, parce que seule, c’est presque impossible. » Heureusement, si elle a le moindre souci, l’aide à domicile sait qu’elle peut se tourner vers sa responsable pour trouver une solution. « Face à une difficulté, on peut en parler pour expliquer qu’on ne peut pas gérer la situation seule, ou pour demander de ne plus travailler avec un bénéficiaire parce que cela s’est mal passé », précise-t-elle.
Et Ouassila Benyahia n’hésite pas à soutenir ses équipes au quotidien, consciente que le métier n’est pas facile. Elle peut être amenée à remplacer des collaboratrices pour pallier certaines absences ou accompagner une salariée qui a besoin d’un binôme quand une situation le requiert. Elle n’hésite pas non plus à remettre les choses en place auprès de bénéficiaires qui peuvent parfois manquer de respect envers les aides à domicile. « Nous, on leur apporte de l’aide, un soutien physique et moral, on mérite leur considération », affirme la gérante.
D’autant que, malgré leur rôle central dans la société, les aides à domicile font partie des professions les moins bien rémunérées. La majorité gagne à peine plus que le SMIC, souvent à temps partiel, avec des horaires morcelés et parfois des déplacements non rémunérés. Un décalage entre la valeur humaine de leur mission et la reconnaissance financière que regrettent Ouassila Benyahia, qui se bat pour faire évoluer les choses, et Drifa Mokhtari, qui estime que son travail devrait être beaucoup mieux rétribué.
D’une mission à l’autre
À mon tour d’enfiler une blouse rose et des gants stériles pour me mettre dans la peau de l’aide à domicile. Et effectivement, ce n’est pas de tout repos. Je commence par passer l’aspirateur dans tous les recoins de la cuisine. J’en profite aussi pour changer la poubelle et secouer les tapis où des poils de chat résistent. Sans répit, je rejoins Drifa Mokhtari dans la salle de bain pour un nettoyage de fond. Armé de mon chiffon bleu et d’un produit nettoyant, j’astique l’évier et le miroir avant d’attaquer la cabine de douche. L’aide à domicile, à côté de moi, s’attaque aux toilettes. « C’est un métier physique et difficile. Il faut aimer être actif, nettoyer et être un peu maniaque comme moi. J’aime que le travail soit bien fait et que tout soit propre », indique-t-elle.
Au-delà des tâches du quotidien, ces professionnelles occupent une place particulière dans la vie des bénéficiaires. Elles deviennent souvent des repères, des visages familiers qui rythment les journées. Une relation de confiance se construit progressivement, faite d’habitudes, de discussions et de petits rituels. Pour certaines personnes isolées, ces visites représentent l’un des rares moments d’échange de la journée.
Aujourd’hui, aucune sortie n’est prévue avec madame Zatti, qui a profité de son anniversaire pour déjeuner au restaurant avec sa fille. Après le ménage, je retire donc ma blouse et m’installe à ses côtés sur le canapé devant le téléviseur allumé. Ravie, la nonagénaire me raconte sa vie. Elle évoque l’Italie, dont elle est originaire, tout comme son mari décédé quelques années plus tôt, en me montrant des photos de famille. « Ça fait 25 ans que je ne suis pas allée dans le sud de l’Italie, parce que mon mari était du Nord, alors on allait plutôt là-bas. J’aimerais bien y aller encore une fois, mais si ce n’est pas possible, tant pis », soupire-t-elle.
Un lien essentiel
Ces moments d’échanges et de partages sont ce qui a poussé Ouassila Benyahia à quitter la recherche clinique en milieu hospitalier pour créer son entreprise Dynastie Services. « Après avoir assisté à différents salons dédiés au service à la personne, je me suis rendu compte des besoins qui existaient dans ce secteur, surtout d’un point de vue qualitatif. J’avais envie d’apporter mon soutien auprès de nos aînés et des personnes en situation de handicap. J’ai créé ma structure toute seule, en autodidacte, sans passer par la franchise, pour apporter ma façon de faire, avec ma vision des choses », raconte-t-elle.
Au début, son entreprise était spécialisée dans le ménage chez des particuliers, le temps d’avoir l’autorisation d’exercice en tant qu’entreprise d’aide à domicile. « Petit à petit, j’ai développé notre équipe qui compte aujourd’hui 17 salariées en CDI. Elles sont toutes investies, compétentes, et souvent autodidactes », explique-t-elle. C’est pourquoi la gérante met aujourd’hui un point d’honneur à former son équipe aux gestes et postures pour qu’elles ne se blessent pas.
De notre côté, après ce moment d’échanges, alors que le chat se balade entre nos jambes, il est temps de laisser madame Zatti à son émission télé. Drifa Mokhtari passera, elle, encore un moment à ses côtés, avant de rejoindre une autre bénéficiaire, une personne âgée qui souffre d’Alzheimer. La professionnelle l’aidera à se doucher, à préparer le repas et restera un moment. Une présence discrète, mais indispensable, qui permet, chaque jour, à d’autres de continuer à vivre chez eux.