Rebondir a testé le métier de libraire indépendant.
Reconversion

« La base de notre métier, c’est de vendre des livres » : On a testé le métier de libraire indépendant

C’est une profession qui fait rêver, surtout quand on aime lire. Mais derrière le cliché du libraire romantique se cache un métier physique, éprouvant, où le relationnel est primordial. Nous en avons découvert les dessous chez Nordest, une librairie indépendante située dans le 10e arrondissement de Paris.

Nichée au centre de la rue de Dunkerque, la librairie Nordest est comme un havre de paix. Avec sa devanture claire, ses lampions lumineux et ses livres, elle a toutes les caractéristiques de la librairie de quartier dans laquelle on a envie de se réfugier, surtout sous la pluie battante de ce mercredi.

Dès que nous entrons à l’intérieur, l’ambiance se confirme. L’espace de 90 m² se répartit en différentes sections, avec de grands étals sur lesquels reposent les nouveautés et les coups de cœur des libraires. Le jour de notre reportage, quelques cartons jonchent le sol après la livraison du matin. Derrière son comptoir, Charline Vincent-Lucas, la cogérante, nous accueille avec sa tasse de thé et son grand sourire.

Elle nous prévient tout de suite : « On a été livrés ce matin, je ne sais pas si je vais avoir beaucoup de temps à vous consacrer. » Pourtant, elle nous accordera tout le temps nécessaire à la découverte de son univers.

Vingt ans de métier

À peines sommes nous arrivés que Charline Vincent-Lucas nous raconte son parcours tout en conseillant les quelques clients qui se présentent régulièrement. « Cela fait vingt ans que je suis libraire, précise-t-elle. À l’origine, je voulais être professeure des écoles. J’ai suivi des études d’anglais jusqu’en maîtrise et un de mes enseignants m’a donné l’idée de travailler dans l’édition. C’est à ce moment que j’ai bifurqué. »

Elle fait deux stages en maison d’édition, mais ne s’y plaît pas : « Pendant ces stages, j’ai découvert le service relations avec les libraires et j’ai trouvé cela hyper intéressant. » Charline Vincent- Lucas s’engage alors dans une formation d’une année à l’IUT de Saint-Cloud, dans les métiers du livre, avant de faire un stage de fin d’études à la librairie Le Divan, dans le 15e arrondissement de Paris. Elle y reste douze ans avant de reprendre la librairie Nordest avec son amie Marine Boutin-Etchecopar, il y a huit ans.

En plus des deux cogérantes, l’équipe repose sur deux salariés et un apprenti. Chacun se relaie en fonction de ce qu’il y a à faire : encaisser, ranger, gérer les commandes sur l’ordinateur de la petite réserve du sous-sol, rencontrer des représentants de maisons d’édition.

Si aucun diplôme n’est requis pour devenir libraire, avoir une bonne culture littéraire est nécessaire. Côté études, obtenir un brevet professionnel de libraire reste le minimum pour décrocher un emploi dans la vente de livres. Après le bac, il existe aussi un BUT information-communication, option métiers du livre et du patrimoine, et une licence professionnelle métiers du livre qui permettent de se spécialiser dans ce secteur à un niveau bac + 3. À bac + 5, il est possible de se former en master métiers du livre et de l’édition.

Une profession physique

Si elle aime son métier, la libraire reste honnête, surtout face aux nombreuses personnes qui se renseignent régulièrement auprès d’elle pour une reconversion. « On est loin de l’image romantique du libraire qui lit des livres toute la journée en sirotant son thé. Déjà, les libraires à Paris travaillent beaucoup, jusqu’à 20 heures le soir en semaine, mais aussi le samedi. On peut également oublier Noël, puisque c’est la période où l’activité est la plus dense, souligne Charline Vincent-Lucas.

« Physiquement, le travail est aussi intense. Entre les cartons à soulever et à déplacer, les livres à mettre dans les rayons, parfois en hauteur, et le fait d’être debout toute la journée, c’est assez éprouvant. On parle de métier passion et je pense qu’il l’est, en tout cas pour moi. Cela fait vingt ans que je l’exerce et je ne me suis jamais ennuyée ! Mais il faut savoir dans quoi on s’engage », ajoute-t-elle.

Justement, c’est le moment pour moi de prendre sa place afin de découvrir les ficelles du métier. L’apprentissage commence par placer des cartons plus ou moins lourds sur un diable pour les ranger dans les différents rayons. Je déplace le diable au niveau du comptoir. J’ouvre un premier carton dans lequel repose un joli présentoir blanc et des stylos de différentes couleurs. « Le quotidien d’un libraire parisien est assez routinier, prévient la libraire. La journée commence toujours par des livraisons qui se déroulent la nuit. On les réceptionne le matin avant de les dispatcher selon qu’il s’agisse de nouveautés ou de réassort. Ensuite, on les saisit sur ordinateur. Cette partie prend généralement toute la matinée, en fonction des clients. »

Charline Vincent-Lucas m’invite ensuite à ranger quelques ouvrages dans les rayonnages. Classer par thème et par ordre alphabétique, il faut remettre chaque ouvrage à la bonne place. Position squat pour intégrer un livre sur une étagère du bas, je monte ensuite sur un marchepied et me hisse sur la pointe des pieds pour intégrer des livres sur les étagères les plus hautes. Puis, je me contorsionne pour replacer quelques ouvrages en vitrine, sans les faire tomber. Il faut de la souplesse pour être libraire.

Le contact humain avant tout

À peine cette mission accomplie qu’un client arrive en caisse, plusieurs livres et cartes entre les mains. Dans toute cette logistique, le client reste prioritaire. « La base de notre métier, c’est de vendre des livres. Une personne doit toujours être à la caisse pour encaisser les clients ou répondre à leurs questions », insiste Charline Vincent-Lucas. Guidée par l’experte, je scanne chaque livre avec plus ou moins de dextérité, puis j’intègre le code des cartes sur l’ordinateur, celles-ci étant à prix fixe. Une erreur de manipulation me fait supprimer l’ensemble des achats scannés, il faut recommencer. Heureusement, le client sourit et se montre indulgent face à ma maladresse.

C’est ce que la libraire aime le plus dans son métier : le contact humain. « On a une clientèle diverse, avec des personnes de passage, des touristes, mais aussi beaucoup d’habitués qui viennent régulièrement nous voir, se réjouit-elle. C’est l’avantage de la petite librairie de quartier : on voit les enfants grandir, on connaît les goûts littéraires des uns et des autres, on discute aussi de sujets anodins, de la vie du quartier. Certains clients sont même devenus des copains au fil du temps. » Lors de notre immersion, un représentant des Belles Lettres Images est installé tout au fond de la librairie, vêtu d’un manteau orange, son ordinateur portable ouvert sur le comptoir. Je m’installe à ses côtés pendant qu’il me fait découvrir des ouvrages qui sortiront dans quelques mois.

La librairie Nordest prévoit, chaque jour, un ou deux rendez-vous avec des représentants. « Ils nous présentent leurs nouveautés et nous demandent combien nous voulons en commander. Les Belles Lettres Images, par exemple, proposent surtout des bandes dessinées graphiquement jolies. Il y a certains distributeurs avec lesquels nous ne travaillons pas, car les livres qu’ils proposent ne correspondent pas à ce que nous souhaitons vendre dans notre librairie. Mais si un client demande un livre particulier, nous le lui commandons », explique Charline Vincent-Lucas.

Curiosité et humilité

En plus du relationnel, elle estime qu’il faut deux qualités essentielles pour devenir libraire : la curiosité et l’humilité. « Quand on est curieux, on apprécie de découvrir de nouveaux livres qui vont parler de différents sujets, comme l’astronomie ou l’élevage de chats, estime-t-elle. De l’autre côté, il faut avoir de l’humilité face à des clients qui en savent plus que nous, qui sont spécialisés dans un domaine. Il faut apprendre à accepter qu’en tant que libraire, on ne sait pas tout. C’est aussi la richesse du métier, qui pousse à toujours rester ouvert et à découvrir de nouvelles choses. »

Le métier de libraire demande aussi d’être un peu enquêteur, que ce soit pour retrouver le titre d’un livre ou conseiller un client pour un cadeau. « Je dis souvent que nous sommes un peu des détectives privés, sourit-elle. J’aime fouiller pour retrouver le titre d’un livre pour un client, mais aussi poser des questions pour trouver le cadeau littéraire parfait. Nous interrogeons les clients sur les goûts de leurs proches, quels types de romans ou de bandes dessinées ils aiment… pour les aiguiller au mieux vers le livre qui convient. »:

« Les libraires lisent moins que leurs clients »

S’il faut évidemment aimer lire pour devenir libraire, ce n’est pas le cœur du métier, contrairement à ce que l’on pourrait penser ! « Les libraires lisent moins que leurs clients, prévient Charline Vincent-Lucas, qui déconstruit encore un cliché. Souvent, des personnes qui souhaitent se reconvertir s’imaginent que l’on passe notre vie à lire des livres. C’est faux ! On lit, bien sûr, mais en dehors du travail. » Pour autant, il reste nécessaire de se tenir au courant des nouveautés qui paraissent : « Je m’oblige à lire un ou deux livres de fond par mois et des nouveautés. Même si j’ai parfois envie de découvrir d’autres ouvrages, je me concentre sur ceux qui sont recherchés. »

L’équipe propose également quelques rencontres littéraires avec des auteurs, même si elles restent assez rares. « Ce n’est pas trop dans notre ADN, confie-t-elle. Déjà parce que je n’aime pas parler en public, mais aussi parce que peu de gens viennent. Les habitants du coin sont super contents que nous organisions ce genre d’événements qui mettent de la vie dans le quartier, ils nous saluent de loin, mais ne restent pas. Généralement, nous programmons plutôt des lancements pour la sortie d’un nouveau livre, une à deux fois par mois. Dans ce cas, l’auteur invite son entourage et ses amis avec des chips, du fromage, de quoi boire un verre et c’est très bien. » *

Malgré le discours réaliste tenu sur ce métier souvent idéalisé, il est difficile de quitter la librairie sans percevoir l’amour des livres qui se dégage de chaque étal, à travers les choix des ouvrages mis en avant et les petites recommandations laissées sur certains livres particulièrement appréciés. Une manière discrète de partager leur passion avec leurs clients.

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