Elle a eu 37 ans en septembre. Une date qui résonne doucement : 1988, c’est aussi l’année de création de la boutique où elle travaille aujourd’hui. Mathilde Croizeau sourit en soulignant ce clin d’œil du calendrier. Née dans le 14e arrondissement de Paris, élevée en banlieue, puis lycéenne à Marseille avant un retour dans la capitale, elle se décrit comme une enfant “très gourmande”. “Mes premiers mots, à part ‘maman’ et ‘papa’, c’était ‘fais goûter’ et ‘chocolat’”, dit-elle. Le ton est donné. Après un bac littéraire, elle s’engage dans une prépa orthophonie, “sans avoir trop réfléchi » à ce qu’elle voulait faire. L’échec répété au concours d’entrée — sélectif à l’extrême — la conduit à l’université. Elle choisit les lettres modernes, sans grande conviction au départ. Mais, rapidement, elle découvre une voie qui l’inspire, le cursus métiers du livre et de l’édition. “Il y avait ce côté double que j’aimais bien : maîtriser les textes, la littérature, mais aussi participer à la conception de livres, en tant qu’objet. C’est une forme de partage”, précise-t-elle.
Une passion grandissante
Dès la licence, elle accumule stages et piges comme assistante éditoriale. Puis, en master, une promesse d’embauche la fait entrer chez Mango Cuisine. La petite maison d’édition appartient à un grand groupe, mais le cadre est familial. Mathilde y trouve sa place : “Je corrigeais, éditais, mettais en forme des livres de recettes. C’était très technique. Il fallait être précis, rapide, rigoureux.” C’est là aussi que sa passion pour la cuisine prend un tour plus concret. À force de manipuler les recettes, elle se met à cuisiner chez elle. Son compagnon, amateur de vin, l’entraîne sur les salons de vignerons : “Je n’y connaissais rien, mais je posais plein de questions : pourquoi assembler tel cépage avec un autre ? Pourquoi cette vinification-là ?”
Le vin commence à occuper une place discrète, mais croissante. Ce monde du vin lui semble à la fois complexe, artisanal, sensible. Mais rien ne presse : l’édition l’occupe, la structure, lui donne un cadre. Jusqu’à ce que tout s’arrête net.
Une épreuve personnelle
“Mon père est décédé d’un cancer du pancréas, foudroyant“, confie-t-elle. Le choc est immense. Elle termine son contrat, mais ne parvient pas à retrouver de poste. “Je n’ai pas eu la force de rebondir. C’était une période très sombre”, se souvient-elle. L’expérience de la grosse entreprise a laissé un goût amer. “On voyait les gens se faire broyer, poursuit-elle. Et moi, je ne savais plus si j’étais faite pour ce monde-là.” S’ensuit une phase de flottement. Mathilde enchaîne les petits boulots — vendeuse de souvenirs à Montmartre, croupière — sans enthousiasme. C’est alors qu’un ami de son compagnon ouvre une cave vins et fromages. Ils s’y rendent régulièrement, elle continue à interroger. Un jour, à la énième question, l’ami l’interrompt : “Mais pourquoi tu ne ferais pas une formation ?” Elle éclate de rire en s’en souvenant. “C’était tellement simple. Et ça m’a sauté aux yeux”, reconnaît-elle.
Elle s’inscrit au CQP Caviste du CIFCA, un centre de formation spécialisé dans les métiers de bouche situé dans le 18e arrondissement. Elle commence la formation en septembre 2015. Un an en alternance, avec trois jours de cours toutes les deux semaines, et le reste en entreprise. “On apprenait tout : les régions viticoles, les cépages, les cadres légaux, la viticulture, la vinification. C’était d’une richesse incroyable”, raconte-t-elle.
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L’art de tisser les liens
Les cours sont exigeants, parfois très techniques. La dégustation prend aussi une place importante. “Apprendre à mettre des mots sur ce qu’on ressent, c’est comme apprendre une langue”, souligne-t-elle. Mathilde découvre aussi la réalité du métier en boutique : “C’est physique, logistique, commercial. Il faut gérer les stocks, porter des caisses, accueillir tout type de clientèle, raconter des histoires sans être pédant.” Ce qu’elle aime surtout ? C’est le lien : “Le vin, c’est du langage. C’est fait pour être transmis.”
À la fin de la formation, elle prend quelques semaines pour souffler, puis commence à chercher du travail. En octobre 2016, elle rejoint Les Caprices de l’Instant, une cave du 12e arrondissement de Paris. Elle y apprend encore, chaque jour : “C’est un métier où l’on progresse en continu.” En septembre 2022, elle rachète la cave. “J’ai une employée maintenant. C’est une autre étape. Je suis passée de salariée à cheffe d’entreprise”, se réjouit-elle. Cette prise de responsabilité, elle ne l’avait pas anticipée. Mais elle l’embrasse pleinement : “Cela m’a permis de transformer cette passion en engagement. C’est du vin, oui, mais c’est aussi du commerce de proximité, du lien social, une forme d’indépendance.”
Dans sa boutique, elle travaille avec des vignerons qu’elle respecte. L’un d’eux, dans le Beaujolais, imprime une citation différente sur chaque étiquette. Elle en cite une, de mémoire : “Il y a plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres.” Elle sourit, encore. Non pas pour se détourner de son premier métier, mais comme pour rappeler que les deux ont toujours été entremêlés.